mars 12, 2005

Les Québécois se sentent-ils Canadiens?

La Presse d'aujourd'hui a un article à propos d'une "enquête de Statistique Canada publiée l'automne dernier mais passée inaperçue." Cette enquête, l'Enquête sociale générale de 2003 sur l'engagement social, n'est pas passée inaperçue ici puisque je l'ai déjà analysée le 28 août 2004.

L'article de La Presse tente d'utiliser cette enquête pour démontrer que "[l]es Québécois de langue française se sentent très peu Canadiens" et que les commandites ont donc "raté leur but." Bien que j'aie toujours été sceptique à l'égard du programme des commandites, cet article ne prouve pas qu'elles n'ont pas fonctionné et son interprétation de l'enquête de Statistique Canada est douteuse.

L'enquête en question demandait aux gens de décrire leur sentiment d'appartenance au Canada en choisissant une des quatre réponses suivantes: très fort, plus ou moins fort, plus ou moins ou très faible. La même question était posée quant au sentiment d'appartenance à la communauté locale et à la province. Or l'article de la Presse, qui prend la moitié de la page A4 dans la version papier de La Presse, ne considère que la proportion des gens qui ont dit avoir un sentiment d'appartenance très fort et ignore tout simplement les trois autres réponses possibles! La moindre des choses, si on veut avoir un portrait complet de l'opinion publique québécoise sur cette question, serait d'aussi mentionner combien de Québécois disent avoir un sentiment d'appartenance plus ou moins fort et combien d'entre eux disent avoir un sentiment d'appartenance faible. On constate alors que, en plus du 34,8% des Québécois qui décrivent leur sentiment d'appartenance au Canada comme très fort, il y a 38,9% des Québécois qui le décrivent comme plus ou moins fort, pour un total de 73,7% qui le décrivent comme soit très fort, soit plus ou moins fort. Cette proportion se compare à une proportion de 25,0% des Québécois qui le décrivent comme soit très faible, soit plus ou moins faible. Si on se limite aux Québécois francophones, on remarque que 29,0% de ceux-ci ont un sentiment d'appartenance très fort au Canada et que 40,8% en ont un plus ou moins fort, pour un total de 69,8%. Ceci se compare à une proportion de 28,9% qui a un sentiment d'appartenance soit très faible, soit plus ou moins faible, une proportion qui reste plus petite que celle des Québécois francophones qui ont un sentiment d'appartenance très fort au Canada. Bref, il est très tendancieux de dire, comme le fait l'article de La Presse, que "[l]es Québécois de langue française se sentent très peu Canadiens."

Citant le chiffre des 29% de Québécois qui ont un sentiment d'appartenance très fort au Canada, l'article mentionne que "[à] 29 %, la 'fierté' d'être Canadien en prend un coup." L'article ignore ici que le sentiment d'appartenance et la fierté sont deux choses différentes et que le choix des mots est très important lorsqu'on fait un sondage d'opinion publique. Si on veut savoir si les Québécois sont fiers d'être Canadiens, il faut leur poser une question qui porte précisément sur ce sujet. C'est ce que Léger Marketing a fait dans un sondage réalisé en mars 2002: 87% des répondants québécois ont répondu oui à la question "Êtes-vous fier d'être Canadien?"

L'article accorde beaucoup d'importance au fait que 55% des Canadiens hors Québec disent avoir un sentiment d'appartenance très fort au Canada alors que cette proportion est de 34,8% au Québec et de 29% parmi les Québécois francophones. C'est sur cette base qu'il affirme que "[l]e controversé programme fédéral de commandite [...] a apparemment raté son but." Je ne voudrais pas défendre le programme de commandites et j'ai déjà explique ici pourquoi je pense qu'il n'a pas aidé la cause fédéraliste au Québec. Cependant, ce n'est pas en citant ces chiffres qu'on peut démontrer que les commandites n'ont pas fonctionné. Le programme des commandites a été créé pour faire face à une situation unique au Québec: l'existence d'un fort mouvement sécessioniste. C'aurait été absolument déroutant si on avait constaté, à peine 8 ans après que 49,4% des Québécois ait voté oui au référendum souverainiste de 1995, que les Québécois avaient un sentiment d'appartenance au Canada aussi fort que les autres Canadiens.

L'article affirme ensuite de manière très ambigue que "les Québécois de langue française sont les plus attachés à leur province: 38 % d'entre eux manifestent un 'très fort' sentiment d'appartenance au Québec." C'est ambigu parce qu'il y a deux manières d'interpréter cette phrase. La première interprétation est que les Québécois francophones sont plus attachés au Québec que ne le sont les anglophones et les allophones. Cette interprétation est correcte. La deuxième interprétation serait de dire que les Québécois francophones sont plus attachés au Québec que les résidents de chacune des autres provinces ne le sont à la leur. Cette interprétation serait erronée. En effet, 52,8% des résidents de Terre-Neuve-et-Labrador et 46,0% des résidents de l'Île-du-Prince-Édouard disent avoir un très fort sentiment d'appartenance à leur province. De plus, 37,7% des résidents de la Nouvelle-Écosse ont un très fort sentiment d'appartenance à leur province, ce qui se compare à une proportion de 36,8% pour les résidents du Québec peu importe la langue parlée.

Ces chiffres posent aussi un autre problème. Si, à partir du fait que 29,0% des Québécois francophones disent avoir un très fort sentiment d'appartenance au Canada, on affirme que les Québécois francophones "se sentent très peu Canadiens", que pourrait-on affirmer à partir du fait que seulement 38,0% des Québécois francophones se disent très attachés au Québec? De plus, si on regarde l'ensemble des Québécois, on constate que la proportion de ceux qui sont très attachés au Canada (34,8%) est presque égale à la proportion de ceux qui sont très attachés au Québec (36,8%). (À noter qu'une personne pouvait répondre qu'elle avait un très fort sentiment d'appartenance à la fois pour sa province et pour le Canada.)

Finalement, l'article fait remarquer qu'au recensement de 2001, 100 000 Québécois ont indiqué que leur origine ethnique était "Québécois" alors que les autres origines ethniques de type provincial (comme "Albertain" ou "Ontarien") n'ont été utilisées que par 4400 personnes au Canada. Mais l'article omet de mentionner que "[l]es francophones et les résidents du Québec sont plus susceptibles que les autres de répondre 'groupe ethnique canadien'" au recensement. En effet, comme l'explique Statistique Canada:

Dans le Canada atlantique, 32 % de la population a déclaré "Canadien" en tant que réponse unique, tout comme 48 % des gens au Québec. Dans les autres provinces, la proportion variait entre 6 % et 14 %.

Faudrait-il en conclure que le programme des commandites a été un succès retentissant ou que les Québécois veulent commencer leur journée de travail en chantant "O Canada"? Bien sûr que non. Mais c'est pourtant le genre de conclusion qu'on pourrait tirer avec des interprétations aussi tendancieuses que celle de l'article.


Publié par Laurent à mars 12, 2005 09:07 PM
Commentaires

Add to Technorati Favorites Top Blogues Politics Blogs - Blog Top Sites