Ils sont jeunes. Ils sont de droite. Et ils risquent bien de modeler la politique des prochaines décennies.
Avant de poursuivre, il faudrait définir ce que signifie "de droite". Le message suivant publié par un adolescent semble plutôt représentatif:
Vous vous en êtes sûrement rendu compte, moi je penche plus vers la droite. Mais ça veut pas dire que je suis de l'extrême droite pis que j'aimerais pouvoir avoir un shotgun accroché dans la vitre arrière de mon pick-up. Ça veut juste [dire] que je crois en la libre entreprise, que selon moi, les subventions ça devrait être réduit au minimum, que des taxes de 15% quand t'as un service de merde c'est inacceptable, que de payer pour du monde qui se pogne le beigne c'est vraiment chiant, que les peines de prisons sont pas assez sévères [et] équitables, qu'un gars qui tue quelqu'un ne mérite aucun droit, que les prisonniers sont trop bien traités, qu'un système de santé à deux vitesse ça existe déjà [et] que c'est une bonne chose, etc.J'ajouterais qu'ils sont généralement plus ouverts sur la contraception, l'homosexualité, l'avortement, la pornographie, la marijuana, l'alcool, les drogues dites douces, la musique alternative, la violence dans les films, la liberté d'expression, l'immigration et l'égalité des femmes que ne l'étaient ceux qu'on qualifiait auparavant "de droite". Mais ils refusent de sombrer dans la censure politiquement correcte ou de croire qu'un groupe (par exemple les femmes) devrait bénéficier de droits spéciaux pour compenser un "désavantage historique". Ils refusent la vision granola selon laquelle la marijuana est toujours excellente pour la santé ou qu'une personne qui n'a jamais "essayé ça" avec une personne du même sexe est coïncée. Bref, c'est une nouvelle droite qui est plus libérale alors que l'ancienne droite était plus conservatrice.
Leurs parents étaient adolescents ou jeunes adultes alors qu'ils vivaient Mai 68 ou Woodstock et qu'ils manifestaient contre la guerre du Vietnam en criant make love not war. Cette génération-ci a eu le même âge alors qu'un groupe terroriste islamofasciste balançait des avions dans le World Trade Center et le Pentagone. Leurs parents appuyaient la "justice sociale" et ont milité pour l'instauration de toutes sortes de programmes sociaux de redistribution de la richesse. Cette génération-ci a grandi en voyant les dettes monstrueuses engendrées par ces programmes sociaux et se voient maintenant aux prises avec des taux d'impositions faramineux pour payer ces dettes.
Évidemment, on peut être surpris de ces affirmation selon lesquels les idées libérales de droite connaîtraient un renouveau parmi les jeunes. Après tout beaucoup d'étudiants sont allés manifester dans les rues contre la guerre en Irak et on entend encore souvent des revendications étudiantes réclamant la gratuité scolaire aux études postsecondaires et la lutte contre le "néo-libéralisme". Mais c'est simplement parce que les étudiants gauchistes sont les plus bruyants et que les médias restent trop facilement accrochés au stéréotype de l'étudiant rebelle qui prône n'importe quelle mesure ou révolution tant qu'elle soit de gauche. En fait, les derniers mouvements de grève pour maintenir le gel des frais de scolarité ou instaurer la gratuité scolaire au niveau postsecondaire ont été un échec: les étudiants de la plupart des établissements ont tout simplement réfusé de suivre les "grandes gueules" gauchistes. Des voix se sont même ouvertement élevées pour réclamer la hausse des frais de scolarité (pour assurer un meilleur financement et une meilleure qualité de l'éducation), ce qui aurait été impensable il y a 30 ans ou même à peine 10 ans.
De plus, Freegoat montre comment les jeunes suisses ont voté pour l'UDC, la droite dure, en plus grande proportion que leurs aînés, et comment les médias restent accrochés à leur stéréotype de l'étudiant de gauche politiquement correct:
Après les élections au Conseil Fédéral suisse , j'ai pu voir fleurir certains raisonnements collectivistes [dans les médias].Les milieux libéraux de France ont été électrisés par Sabine Herold, qui est au début de la vingtaine. De même aux États-Unis, The Economist note que les jeunes ne sont plus acquis au parti Démocrate et risquent d'aider Bush aux prochaines élections:[...] [A]insi "les étudiants" étaient déçus, les "jeunes" étaient malheureux... Le tout souligné par des images [...] de collégiens qui disaient sagement que UDC pas bien, Blocher "diktat", comme on leur a appris.
[...]
Seulement voilà, malgré cela, il y a quand même 1 jeune sur 3 qui a voté UDC, alors que la moyenne nationale est de ~27% ! Pourquoi les jeunes votent-ils plus UDC que la moyenne de la population ? Peut-être parce que justement les jeunes, en général, sont plus en contact avec le monde réel que les profs.
Tout cela coïncide avec un déplacement général vers la droite des opinions des jeunes. Bob Dole a perdu le vote des 18-29 ans par 19%; M. Bush l'a perdu par 2%. Cela fait maintenant des années que les étudiants sont sceptiques des gouvernements paternalistes. Maintenant, ils sont de plus en plus sceptiques des valeurs "Ab Fab" de la génération des années 1960 - particulièrement par rapport à l'amour libre et à l'avortement - et de plus en plus enthousiates quant à l'usage de la puissance militaire américaine. Selon un sondage du Institute of Politics de l'Université Harvard, 75% des étudiants avaient en confiance en les forces armées "qu'elles fassent ce qui est bien" tout le temps ou la plupart du temps. En 1975, on obtenait environ 20%.Cette montée de sentiments brisant tous les stéréotypes sur les étudiants a amené la création d'un nouveau terme pour décrire ces étudiants: les South Park Republicans (nommés d'après les dessins animés South Park)[...]
L'Institute of Politics de Harvard a trouvé que deux tiers des étudiants appuyaient la guerre en Irak. Des groupes pro-guerre sont apparus dans des campus de gauche comme Brandeis, Yale et Columbia. Au Amherst College, plusieurs étudiants ont été bruyamment furieux quand 40 professeurs ont paradé dans la cafétéria en criant des slogans anti-guerre.
Ce n'est pas tout. Il suffit de regarder l'âge des politiciens canadiens de droite. Belinda Stronach s'est présentée à la chefferie du parti Conservateur fédéral alors qu'elle n'a que 37 ans. Tony Clement, âgé de 42 ans, a fait de même. Le dernier prétendant est Stephen Harper, le doyen du groupe: 44 ans. En comparaison, le premier ministre actuel Paul Martin a 65 ans alors que son prédécesseur Jean Chrétien avait 69 ans quand il a démissionné. La situation est analogue au niveau provincial. L'ex-premier ministre Bernard Landry aura bientôt 67 ans, l'actuel premier ministre Jean Charest a 45 ans et Mario Dumont a 33 ans. Ils se placent dans le même ordre sur l'échiquier politique de gauche à droite. De même, le premier ministre Conservateur du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord, a 38 ans.
Ce n'est pas tout le monde qui se fait encore duper par les préjugés "jeunes = gauche". De plus en plus de gens sont conscients des changements qui prennent forme et tentent - sans grand succès - de les combattre. Ainsi, en 2002, la ministre péquiste Rita Dionne-Marsolais a dénoncé les jeunes d'aujourd'hui comme étant une génération individualiste tandis que le premier ministre Bernard Landry les a accusés d'être "moins collectivistes" que sa génération. Je crois que le (malheureusement défunt) blog DaZibaO exprime bien le point de vue des jeunes face à de tels propos:
Big deal, Rita! Ta génération a profité à plein de ta révolution tranquille, elle s'est approprié la fonction publique, les syndicats, le mouvement coopératif. Ta génération, ma vieille, a inventé les "clauses orphelins" pour mieux parqu[er] les "jeunes" dans un ghetto. Ta génération a imposé des règles discriminatoires au[x] jeunes, ta génération nous fait suer depuis trop longtemps.Le toujours objectif Toronto Star (*tousse* *tousse*) essaye quant à lui une autre approche: il accuse les jeunes d'avoir de "vieilles" idées. Cependant, cette critique aussi échoue pour les raisons que j'ai notées ici:
C'est assez ridicule comme critique. Quelles "nouvelles idées" le Toronto Star aurait-il à proposer? Le socialisme Fabien britannique qui date de la fin du 19e siècle et qui fut abandonné par la Grande-Bretagne pour avoir freiné son développement économique de 1946 à 1979? Le New Deal de Roosevelt qui date des années 1930? La "Société Juste" de Pierre Elliot Trudeau qui date des années 1960 (et qui soit dit en passant a été copiée sur la Great Society du président américain Lyndon B. Johnson)? Les idées très crédibles des altermondialistes qui se réunissent en Inde (lire ce billet hilarant de The Daily Ablution)? Où sont donc toutes ces nouvelles idées que le Toronto Star aurait en tête?Comme je l'ai déjà mentionné, ce n'est pas parce qu'une idée X vient chronologiquement après une idée Y que l'idée X est supérieure à l'idée Y. Ce n'est pas non plus parce que les "jeunes" préfèrent maintenant une idée X à une idée Y que l'idée X est supérieure à l'idée Y. Cependant, il reste que les opinions des jeunes ont évolué et continuent d'évoluer et que ce sera une réalité qui prendra une importance grandissante dans la politique des prochaines années.