janvier 23, 2004

La Providence

Tu vois, mon petit, quand j'étais jeune et qu'on sortait dehors, on mettait pas de lotion solaire. Quand on allait en bicycle, on mettait pas de casque. Il y avait pas de date d'expiration sur les yougourts: quand on était malade, on savait qu'il était passé date. Mais tu vois, une fois qu'on avait passé à travers de tout ça, on n'avait pas le goût de se suicider.
-- Papa Bougon au petit Mao, 21 janvier 2004, Les Bougon

Partout en Occident, on observe le même phénomène: les gens craignent de plus en plus les accidents, la maladie, les blessures et prennent des mesures de plus en plus drastiques pour s'en prémunir. Dans quelques années, Papa Bougon pourra aussi raconter que quand il était petit, il pouvait jouer au hockey à l'aréna de son école primaire:

A Windsor school board wants to ban hockey in elementary schools, citing safety concerns, fears of lawsuits and the potential to exclude students who do not own hockey equipment.

"Hockey, I know, is near and dear to everyone's heart," superintendent Penny Allen of the Greater Essex County District School Board said yesterday. But "is the risk of injury and the risk of being sued by someone -- or everyone -- worth the benefit of what they're going to get out of this?"

Donc, une école choisit de priver tous les élèves d'un endroit où ils peuvent jouer au hockey parce qu'elle craint d'être poursuivie si un élève se blesse. Le fait que le hockey soit le sport national du Canada, un des seuls éléments qui unit les Canadiens au delà de leurs différences historiques et linguistiques, ne semble pas avoir pesé bien lourd dans la décision de la commission scolaire. Ce n'est qu'un exemple d'une tendance lourde. Les hôtels, les condominiums et les campings qui ont des piscines ont graduellement enlevé les glissoires et les plongeons de peur d'être poursuivis en cas de chute malheureuse. Des poursuites pour erreurs médicales extrêmement onéreuses - les frais légaux peuvent facilement monter jusqu'à 30 000 $US même si le médecin est finalement innocenté - sont en train de faire grimper en flèche les coûts des soins de santé aux USA: dans certaines spécialités, les médecins doivent dépenser annuellement plus de 100 000 $US en assurance-responsabilité professionnelle.

Évidemment, le cas le plus célèbre est celui de la femme qui s'est brûlée en renversant sur elle du café McDonald's et a obtenu d'un jury 2.7 millions $US en dommages et intérêts (le juge a réduit cette somme à 480 000 $US). Les arguments utilisés pour défendre cette décision du jury sont très révélateurs de la mentalité qui se répand peu à peu. "McDonald's n'a pas donné un avertissement suffisant sur le fait que le café était chaud". À part le fait évident qu'une personne qui a vraiment besoin d'être avertie qu'un café est chaud ne devrait pas être laissée en liberté, le problème est que ce genre de mentalité pousse tous les commerçants et manufacturiers à multiplier les avertissements mongols: mon clavier indique "Attention: peut causer de graves blessures". À force d'avoir des avertissements pour tout et pour rien, ça finit par ne plus signifier quoi que ce soit. On dit que le café était "trop chaud", même si il était à la température à laquelle on recommande de servir le café. Le "trop chaud" ne signifie rien d'autre que "quelqu'un s'est brûlé": tant que quelqu'un pourra se brûler avec un gobelet de café, il sera jugé "trop chaud".

Normalement, une compagnie qui est reconnue responsable d'avoir causé du tort à quelqu'un doit lui payer une juste compensation. Même en supposant qu'il était justifié de condamner McDonald's pour le fait que cette dame a renversé son café sur elle, l'affaire aurait dû s'arrêter ici. Mais comme le juge Kozinski l'explique ici, les dommages punitifs vont bien plus loin: bien souvent les jurys qui les octroyent ne cherchent pas seulement à s'assurer que les compagnies compensent justement ceux qui subissent un préjudice, ils cherchent tout simplement à éliminer purement et simplement toute activité qui pourrait causer un préjudice. Ainsi des millions d'Américains doivent maintenant se contenter d'un café plus tiède, parce qu'un jury a arbitrairement décidé que le café était "trop chaud". (Heureusement, il reste un peu de bon sens aux Britanniques) Quand le représentant de McDonald's a présenté au procès une analyse coût-bénéfice basée sur le fait que les cafés de McDonald's n'avaient causé des blessures que dans environ un cas sur 24 millions, on a émotivement accusé McDonald's "d'être insensible" et "de mettre un prix sur la souffrance humaine". Il n'est probablement pas passé par la tête de ces jurés que la probabilité de gagner la loterie est de une sur 14 millions et que la probabilité d'être frappé par un éclair est d'environ une sur 4 millions.

Dans les temps prémodernes, si une personne était frappée par le foudre - ou était victime d'un autre accident malheureux - on aurait dit que c'est l'oeuvre de la chance, du destin ou de la Providence Divine. Certains auraient vu cela comme un châtiment divin tandis que d'autres auraient eu un jugement plus neutre en disant que ça faisait partie du dessein de Dieu ou que "les voies du Seigneur sont impénétrables". Si on ne voulait pas mettre sur le nez de la dame qu'elle avait causé son propre malheur en échappant son café, on aurait blâmé la Providence Divine. Aujourd'hui on blâme n'importe quelle grosse organisation, McDonald's, le manufacturier des vêtements ou de l'automobile utilisée par la dame lorsqu'elle a renversé son café ou le gouvernement fédéral qui aurait dû émettre telle ou telle réglementation. On s'en remet à la Providence Humaine.

Je dirais que tout cela a commencé lorsque Benjamin Franklin a inventé le paratonnerre. Ce fut alors un scandale. La foudre était l'acte divin par excellence et de suggérer qu'il était possible de le contrôler et de s'en protéger était vu comme un blasphème. Ce fut le premier revers subi par la Providence Divine et l'idée s'est mise à germer que ce qui semblait être fatalité ou destin pouvait être finalement contrôlé. Cela s'est poursuivi lorsque Pasteur a énoncé sa théorie des germes: la maladie n'était plus alors une fatalité mais pouvait être prévenue par l'hygiène et les vaccins. Il n'y a aucun doute que ces développements furent extrêmement positifs mais ce fut aussi deux symboles puissants qui ont permis l'émergence au 20e siècle d'une Providence Humaine qui eut des conséquences moins heureuses.

On croyait autrefois que les années de vache maigre et de vache grasse se succédaient nécessairement, qu'il n'y avait rien à faire pour le prévenir. Les économistes se sont graduellement mis à développer une théorie du cycle économique qui promettait d'expliquer cette succession et de permettre de la contrôler. C'est entre autres dans cette optique que la Federal Reserve américaine fut créée et, bien qu'on croyait avoir réussi à éliminer le cycle économique durant les années 1920, on sait maintenant que les politiques calamiteuses de la Fed à partir de 1930 ont été grandement responsables de la Grande Dépression des années 1930. Ensuite les politiques fiscales Keynésiennes, qui visaient aussi à contrôler le cycle économique, nous ont surtout donné une inflation grimpante et des dettes publiques gigantesques. Ce n'est que vers les années 1980, après un long apprentissage, qu'on a réussi à obtenir des politiques macroéconomiques potables mais qui arrivent bien en deça des attentes des économistes d'il y a quelques décennies.

Les Nazis ont fait encore bien pire lorsqu'ils se sont mis dans la tête qu'ils pouvaient refaire la race humaine à leur image de même que les Communistes lorsqu'ils ont entrepris de remodeler la société et l'homme selon une utopie égalitariste.

Évidemment, la situation actuelle n'est pas aussi dramatique mais reste inquiétante: les gens croient de plus en plus que tout accident peut être prévenu, que tout risque peut être mitigé, que toute éventualité peut être contrôlée. Bref, ils nient massivement l'existence d'une Providence ou de la chance. Tant qu'on ne réalisera pas qu'il y a des accidents qui ne peuvent pas être prévenus, des évènements qui échappent au contrôle de quelque individu ou organisation que ce soit, on n'en sortira pas. On verra proliférer les poursuites plus ou moins sérieuses de toute sorte. On verra les produits et services marginalement dangereux progressivement disparaître ou se voir décorer d'avertissements ridicules et insipides et devenir de plus en plus coûteux. On verra florir les réglementations de toutes sortes. Déjà, dans plusieurs juridictions, vous n'êtes pas libre de vous promener en vélo sans casque ou en automobile sans ceinture de sécurité. La Suisse considérait au début de 2003 d'interdire sur son territoire toutes les motos qui peuvent rouler à plus de 80 km/h. De plus en plus, l'État cherche simplement à vous protéger de vous-même. La Providence Humaine remplit petit à petit la place qu'occupait autrefois la Providence Divine.

Ça nous ramène à la citation de Papa Bougon sur le suicide au début de ce message. Le suicide est l'acte de révolte ultime à la fois contre la Providence Divine et la Providence Humaine. La sagesse traditionnelle veut que Dieu choisisse le moment de la mort; le suicide défie la Providence Divine en choisissant à sa place le moment de la mort. Le suicide est aussi un désaveu de la Providence Humaine qui cherche désespérément à nous protéger contre les accidents et les blessures. Est-ce vraiment un hasard que le taux de suicide a presque quintuplé dans les 50 dernières années au Québec alors que la Providence Humaine tentait graduellement de nous protéger toujours plus de nous-mêmes? Évidemment, elle ne s'avoue pas vaincue si facilement. De plus en plus de ponts sont maintenants dotés de clôtures pour empêcher les gens de sauter en baas. Le métro de Montréal affiche maintenant des publicités disant que "le suicide n'est pas un choix" et qu'il faut retenir une personne qui tente de se jeter devant une rame de métro (et éviter que le bordel ne soit foutu dans le système de transport en commun.) Cependant, il faut bien se rendre compte à l'évidence: la Providence Humaine ne peut pas prévenir tous les accidents, toutes les malchances, tous les malheurs; il y aura toujours des gens qui, par malchance, incompétence ou pure obstination, réussiront à se dérober des griffes bénévolentes de la Providence Humaine. Il est temps de mettre fin à ce mythe.

MISE À JOUR 2004-01-24: Alex Tabarrok signale une article de The Economist selon lequel près de la moitié des réglementations américaines pour prévenir les accidents ou les maladies ne passent pas une analyse coût-bénéfice. Certaines vont même jusqu'à coûter plus d'un milliard par vie sauvée!


Publié par Laurent à janvier 23, 2004 10:10 PM
Commentaires

Bravo !

Écrit par: Claire à janvier 24, 2004 04:23 AM

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