J'ai écrit il y a quelques mois un article s'intitulant Pourquoi les tarifs d'Hydro devraient augmenter où j'expliquais pourquoi des tarifs trop bas d'électricité amènent un gaspillage et des coûts de renonciation importants du fait de ne pas pouvoir réaliser des exportations d'électricité vers le reste du Canada ou les États-Unis.
Je ne doute pas qu'il y ait bien de gens qui ne comprendront jamais le concept économique de coût de renonciation ou qui seront toujours hostiles au nom du nationalisme ou de l'anti-américanisme à exporter de l'électricité vers les États-Unis. Cependant, que diriez-vous si il fallait importer de l'électricité des États-Unis? Comme la réserve d'énergie d'Hydro-Québec durant l'hiver est rendue extrêmement basse, c'est un scénario de plus en plus probable: Hydro Québec importerait de l'électricité pour passer l'hiver. Évidemment, cette electricité importée devra être payée à prix fort:
Si la société d'Etat doit se tourner vers l'étranger pour acheter de l'électricité, elle devra la payer au prix du marché. Mais il n'est pas question, a assuré le ministre [des Ressources Naturelles Sam] Hamad, de refiler la facture aux abonnés québécois.Les Québécois ne paieront peut-être pas pour ces importations en tant que consommateurs d'électricité étant donné que Hydro-Québec épongera la différence. Mais comme Hydro-Québec est une société d'État, les Québécois devront quand même les payer en tant que payeurs de taxes."On aura de l'électricité pour les Québécois au même prix (qu'actuellement). Mais évidemment, Hydro-Québec va acheter de l'énergie pour plus cher que ce que les Québécois paient."
En novembre, Sam Hamad estimait "très, très faible" la probabilité qu'il faille recourir à l'importation, mais ce scénario est devenu une réalité:
Vendredi matin, la société d'État a frôlé un record de consommation, atteignant une pointe de 34 885 mégawatts, ce qui représente 104 mégawatts de moins que le record enregistré le 23 janvier 2003. Pour servir tous ses abonnés, Hydro-Québec a dû importer 1000 mégawatts d'électricité.Il est à noter que la puissance installée totale du réseau d'Hydro-Québec est de 35 000 MW, ce qui est à peine suffisant pour répondre à cette consommation. Hydro-Québec a manqué d'électricité à cause de problèmes techniques causés par le verglas sur une de ses lignes de transport, mais ces problèmes touchaient moins de 5% de sa puissance installée et il n'est de toute façon pas normal que le Québec ait à importer de l'électricité suite à un incident mineur. Le Québec est probablement un des endroits au monde les plus riches en ressources hydroélectriques. Les Saoudiens auraient l'air fous si ils importaient du pétrole. En tout cas, on a ri d'eux quand ils ont interdit les exportations de sable.
On sait déjà que cette situation est produite par des tarifs d'électricité trop bas qui ne reflètent plus les coûts réels de l'électricité. Sam Hamad avoue même candidement que les sociétés publiques vont isoler le consommateur de ce qu'il en coûte réellement pour lui acheminer son électricité. Il est évident que tant que les consommateurs en resteront isolés, ils n'auront aucun incitatif à modérer leur consommation électrique et - généralement - ne le feront pas. Comme le mentionait Ressources Naturelles Canada:
En 1997, le Québec était le principal consommateur d'électricité au pays, avec 24 590 kWh par personne, soit une consommation d'environ 43 p. 100 plus élevée que la moyenne [canadienne].De même, les Québécois sont parmi les plus gros consommateurs d'électricité au monde, avec une consommation per capita 9,36 fois plus élevée que la moyenne mondiale et 2,71 fois plus élevée que la moyenne des pays de l'OCDE.
La meilleure preuve de ce gaspillage est l'usage intensif du chauffage électrique chez nous, mais avant de continuer je dois d'abord expliquer quel est le problème avec le chauffage électrique.
L'énergie électrique est une énergie de haute qualité. Cela signifie qu'il est possible de transformer l'électricité virtuellement sans pertes en une autre forme d'énergie, dont l'énergie thermique (chauffage) . Cela peut sembler être un argument massue pour le chauffage électrique mais il n'en est rien. Ça explique surtout pourquoi vous n'avez pas d'ordinateur au mazout ou de lave-vaisselle au gaz naturel. Comme l'électricité est une énergie de haute qualité, il est préférable de ne l'utiliser que pour les usages où elle ne peut pas être remplacée. Il n'est pas efficient de l'utiliser pour le chauffage alors que des sources d'énergie de plus basse qualité, des combustibles, pourraient être utilisées.
Mais il faut aussi considérer un autre facteur: l'électricité ne tombe pas du ciel. Personne n'a découvert un gisement d'électricité. Il faut se demander comment l'électricité est produite. Prenons le cas d'une centrale thermique. Déjà là, il devrait être évident pour tout le monde que de brûler un combustible dans une centrale thermique pour produire de l'électricité et ensuite utiliser cette électricité pour le chauffage est moins efficace que de tout simplement brûler un combustible pour le chauffage. La justification résumée est que l'énergie thermique est de nature l'énergie de plus basse qualité et que de tenter de convertir dans une centrale thermique cette énergie en électricité entraîne de lourdes pertes énergétiques. (La justification détaillée vient de la deuxième loi de la thermodynamique et vous préférez ne pas avoir tous les détails.) Cet article sur le chauffage électrique résume ainsi la situation:
Vu de l'utilisateur (quand il regarde son convecteur), le rendement est de 100 % puisque l'électricité qu'il consomme est intégralement transformée en chaleur. Par contre, le rendement global entre l'énergie utilisée pour la centrale électrique et la chaleur produite chez vous est de 29%.Ces considérations peuvent ne pas sembler pertinentes étant donné que les centrales d'Hydro-Québec sont plutôt hydroélectriques. Est-ce que cette annonce selon laquelle Québec donne son feu vert à la construction de la centrale thermique du Suroît vous fait changer d'avis? De toute façon, de manière indirecte, on se retrouve déjà dans une situation où on produit de l'électricité dans des centrales thermiques et où on chauffe à l'électricité. Le premier "on" sont les Américains de la Nouvelle-Angleterre dont presque toute l'électricité vient de centrales thermiques et le deuxième "on" sont les Québécois. Si les Québécois chauffaient moins à l'électricité, ils pourraient exporter l'électricité ainsi libérée vers le Sud et remplacer l'électricité produite dans les centrales thermiques de la Nouvelle-Angleterre. Évidemment, lorsque Hydro importe de l'électricité comme la semaine dernière, il va sans dire que c'est de l'électricité qui vient de centrales thermiques.
Maintenant, que disent les statistiques sur le chauffage électrique? Premièrement, ce tableau statistique de l'Office de l'efficacité énergétique montre que le chauffage (toutes sources d'énergie confondues) ne représentent pas une petite affaire: systématiquement plus de 50% et souvent plus de 60% de la consommation énergétique au Canada est pour le chauffage des locaux. Ensuite, la proportion du chauffage électrique varie beaucoup entre les pays: il est virtuellement inexistant aux Pays-Bas, représente 0,6% de l'énergie consacrée au chauffage en Italie, 8% des ménages allemands, 8,5% des ménages britanniques et 29,6% des ménages français chauffent à l'électricité. En 2002, 31,2% des résidences habitées aux États-Unis utilisaient un chauffage électrique. La même année, 27,2% des ménages canadiens utilisaient le chauffage à l'électricité comme leur système principal de chauffage alors que 31,6% d'entre eux utilisaient l'électricité comme principal combustible de chauffage.
Combien de gens chauffent à l'électricité au Québec?
Hydro-Québec affirme - se vante même - que plus de 60% des Québécois utilisent l'électricité pour se chauffer. Il n'y a aucun doute possible sur les causes de cet état des choses. Hydro-Québec elle-même explique que "depuis trente ans, le coût de [l'électricité] a toujours suivi de près le cours de l'inflation. En raison du gel des tarifs depuis 1998 [jusqu'en 2003], l'électricité est une source d'énergie dont les prix sont stables." Elle ajoute aussi que ces bas prix comparativement aux autres sources d'énergie s'explique par le fait que "les prix des autres sources d'énergie sont soumis aux fluctuations du marché".
Bref, contrairement à virtuellement n'importe quel autre endroit dans le monde, l'électricité est spécifiquement maintenue à un prix tellement artificiellement bas qu'il est rentable pour la majorité des gens de choisir le chauffage électrique au détriment des autres sources d'énergie. Pire, ces bas prix d'électricité font en sorte que les systèmes de chauffage électrique qui sont installés ne sont que rarement des thermopompes. Les thermopompes consomment beaucoup moins d'électricité que les systèmes traditionnels de chauffage électrique comme les plinthes ou les radiateurs, mais elles demandent un fort investissement initial et, étant donné les bas tarifs d'électricité, cet investissement ne peut généralement pas être compensé par les économies d'énergie.
Tout ceci démontre une chose: il est sain et souhaible pour l'économie et les finances publiques du Québec ainsi que pour l'environnement de hausser les tarifs d'électricité. Les groupes qui luttent contre ces hausses doivent réaliser que la récréation est finie et que l'électricité doit maintenant se consommer de manière responsable au Québec.
MISE À JOUR 2004-01-16: Nouveau record jeudi pour Hydro-Québec:
Hydro-Québec a enregistré jeudi un quatrième record absolu de consommation d'électricité en quatre jours. La demande a en effet atteint 36 279 mégawatts à 17h30, après avoir connu une pointe de 35 818 mégawatts à 7h18 le matin, fracassant ainsi le record de mercredi.Cette consommation est presque équivalente à la capacité totale d'Hydro-Québec, qui doit importer de l'énergie des réseaux voisins et racheter de l'électricité aux alumineries pour maintenir un coussin de sécurité. Au Saguenay, la société d'État a même racheté 740 mégawatts d'électricité à l'aluminerie Alcan pour pouvoir faire face à la demande.
Durant la journée de jeudi, un peu plus de 68 000 clients d'Hydro-Québec ont été privés de courant, principalement dans la Beauce, l'ouest de l'île de Montréal et l'Outaouais. Selon la société d'État, les pannes étaient imputables, comme la veille, au déclenchement automatique des réseaux devant la menace de surcharge.