décembre 19, 2003

Être représentés par des "gens comme nous"

Freegoat a un texte très intéressant sur l'irrationalité de choisir ses représentants démocratiques selon leurs caractéristiques personnelles plutôt que selon leurs principes et leurs idées:

Le plus inquiétant est que j'ai pu entendre même des femmes de l'UDC sombrer dans cette identification collectiviste. Pourquoi donc les intérêts et points de vue d'une femme A seraient-ils mieux défendus par une femme B plutôt que par un homme C ? Parce qu'en tant que femme, elle va mieux déféndre les intérêts des femmes ?Lesquels ? Selon la même logique, un blanc devrait défendre les intérêts spécifiques des blancs (lesquels, encore une fois), et un noir les intérêts des noirs. Toujours selon la même logique, le Conseil Fédéral est également censé être représentatif des différentes régions du pays, comme si Genève par exemple avait des intérêts spécifiques qui devaient être défendus par un genevois. La question que je viens à ma poser est, puisque "Genève" a des intérêts si clairs, et que tout genevois ne peut faire que les défendre de par son identité genevoise, pourquoi donc Genève s'embarasse-t-elle d'élections, puisque toute la population genevoise ne peut qu'être d'accord ?

Toujours selon la même logique, en tant que jeune-blanc-homme-genevois, je devrais me sentir "mieux représenté" par un jeune-blanc-homme-genevois barbu socialiste plutôt que par une vieille-femme-noire-appenzelloise libérale? Pourtant, je choisirais clairement la seconde au premier. Pourquoi ? Parce que, quoi qu'en disent les collectivistes, la politique n'est pas une question de "représentation" ou d'identité nationale-cantonale-selon le sexe-selon l'âge, mais une question d'idées. Si le jeune-blanc-homme-genevois barbu socialiste augmente les impôts, les jeunes-blancs-hommes-genevois en pâtiront autant que les vieilles-femmes-noires-appenzelloises. Au contraire, si la vieille-femme-noire-appenzelloise libérale baisse les impôts, les jeunes-blancs-hommes-genevois en profiteront autant que les vieilles-femmes-noires-appenzelloises.

Le plus inquiétant dans l'histoire est de voir que ceux qui traitent l'UDC de "nationaliste", ou lui reprochent de vouloir -selon eux- dresser un groupe contre un autre (les "suisses" contre les "étrangers", les vieux contre les jeunes, les hommes contre les femmes etc), sont justement ceux qui raisonnent en termes de vieux contre jeunes, suisses contre étrangers, hommes contre femmes, comme toutes ces féministes qui ne supportent pas de ne pas être "représentées" par des femmes au conseil fédéral.

C'est très pertinent à la politique canadienne. C'est étonnant de constater la réaction des Québécois lorsqu'ils apprennent qu'un Canadien anglais dirigera un parti politique fédéral: "Un anglo? Bof, je ne voterai pas pour lui." Ils ne disent pas nécessairement exactement ça, mais la réaction de la plupart peut se résumer ainsi. Certains croyaient avoir trouver un argument massue pour discréditer le premier ministre du Québec Jean Charest en révélant que son nom de baptême est John James Charest, que sa mère est irlandaise et qu'il a appris l'anglais comme langue maternelle. Entre vous et moi: so what? Si ses politiques sont bonnes, ce n'est pas avec ce genre d'arguments que vous pourrez les attaquer et si ses politiques sont mauvaises, vous ne devriez pas avoir besoin de ce genre d'arguments.

C'est étonnant de constater comment presque tous les premiers ministres canadiens des 35 dernières années sont des Québécois: Pierre Elliot Trudeau (1968-1979; 1980-1984), Brian Mulroney (1984-1993), Jean Chrétien (1993-2003) et Paul Martin (2003-?). Lors des élections de 1997, les chefs de tous les partis politiques fédéraux majeurs étaient des Québécois, sauf le Parti réformiste qui avait comme chef le Westerner Preston Manning et qui avait fait diffuser la tristement célèbre annonce "no more Quebec politicians".

Cette annonce a été utilisée par plusieurs Québécois comme une preuve irréfutable du racisme congénital anti-francophone du Canada anglais. Évidemment c'est un non-sens. Si ils sont si anti-francophones qu'on le prétend, pourquoi la plupart d'entre eux votent-ils pour des partis dirigés par des Québécois? Mais surtout ces mêmes politiciens, plus particulièrement Trudeau, Chrétien et des ministres comme Stéphane Dion, sont vilipendés par une large section de la population québécoise, les mêmes qui disent ne jamais vouloir voter pour un anglo. Ils réalisent que de voter pour un Canadien français ne leur garantit pas des politiques qui leur plaisent. Il leur reste à réaliser que de voter pour un Canadien anglais ne leur garantit pas des politiques qui leur déplaisent, et que si ils ne sont pas d'accord avec les idées d'un candidat ils ne devraient pas avoir besoin de le rejeter a priori seulement à cause de son origine ethnique.


Publié par Laurent à décembre 19, 2003 09:52 PM
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