Combien de fois avons-nous entendu des politiciens tenter d'excuser le fait que le gouvernement ait perdu des centaines de millions de dollars dans des investissements en disant qu'au moins "ces investissements ont créé de l'emploi"?
Si vous avez l'impression que ce genre d'excuse est une excuse minable, c'est que vous avez raison. Il est vrai, par exemple, que lorsque le gouvernement investit des millions dans une compagnie pour en devenir créancier ou actionnaire, cet argent est ensuite utilisé par la compagnie pour payer ses employés, acheter des immobilisations, payer ses fournisseurs, etc. Dans un certain sens, ça "crée de l'emploi" et ça "fait rouler l'économie". Cependant, il faut bien voir qu'un investissement judicieux qui rapporte fait aussi rouler l'économie et crée de l'emploi. Il n'est pas du tout nécessaire de faire un investissement déficitaire. Il faut aussi voir que cet argent aurait eu le même impact si il avait plutôt été dépensé en services publics ou si il avait été retourné aux citoyens sous forme de baisses d'impôts.
En effet, quand le gouvernement dépense en santé, il engage des médecins et des infirmières, il achète de l'équipement médical, il construit des hôpitaux et ça aussi ça fait rouler l'économie et ça crée des emplois. Encore une fois, il n'est nullement nécessaire de faire des mauvais investissements pour obtenir cet effet. Si le gouvernement retourne cet argent aux citoyens sous forme de réductions d'impôts, ceux-ci n'iront pas enterrer cet argent sous la terre. Ils le dépenseront plutôt pour s'acheter une nouvelle automobile, une nouvelle maison ou s'acheter des nouveaux électroménagers et ça aussi ça crée de l'emploi et ça fait rouler l'économie. L'argent qui ne sera pas dépensé par les contribuables sera épargné: soit il sera mis à la banque, qui le prêteront à des entreprises, soit il sera directement investi dans les entreprises sous forme d'actions et de fonds mutuels. Je n'ai pas besoin d'expliquer comment cela crée de l'emploi et ça fait rouler l'économie: nous sommes partis au début de ce message de la prémisse qu'un investissement créait de l'emploi et faisait rouler l'économie. Donc, encore et toujours, le gouvernement n'a pas besoin de faire des investissements déficitaires pour créer de l'emploi et faire rouler l'économie.
En fait, la seule manière pour un gouvernement de faire pire qu'un investissement déficitaire est de brûler directement cet argent. Faux. Si le gouvernement fait brûler un milliard de dollards, la quantité d'argent disponible dans l'économie diminuera et les épargnes des gens, les dollars qu'ils détiennent toujours, vaudront plus chers. Les gens qui avaient épargné seront donc plus riches qu'auparavant et pourront se permettre de dépenser plus. Et ça aussi ça crée de l'emploi et ça fait rouler l'économie.
Évidemment, les contribuables qui auront dû payer sous forme de taxes et d'impôts l'argent brûlé par le gouvernement en seront appauvri d'autant et ne pourront pas dépenser ou investir autant qu'ils l'auraient voulu. Mais c'est la même chose dans tous les cas. Lorsque que le gouvernement annonce qu'il a perdu plusieurs centaines de millions dans un investissement, d'où croyez-vous que cet argent est venu?
Ainsi, on annonce des pertes de près d'un milliard à la SGF et dans Innovatech. Ce sont des pertes sur les investissements effectués sous la gouverne de l'ancien gouvernement péquiste. Évidemment, les députés du PQ ont affirmé que "au moins ces pertes avaient créé de l'emploi". Vous savez maintenant que ça signifie qu'ils sont dans la merde et qu'ils n'ont plus d'argument.
Faux. Cela signifie qu'ils ne comprennent pas grand chose à l'économie. Le Parti québécois avait nommé Claude Blanchet, mari de Pauline Marois qui était alors ministre, au poste de PDG de la Société générale de financement (SGF). Blanchet a alors pris une décision tout simplement stupéfiante: il a choisi de donner des primes à ses gestionnaires non selon le rendement de leurs investissements, mais tout simplement selon la quantité et le montant de leurs investissements. Il n'était pas vraiment important de s'assurer que les investissements soient bon ou mauvais, rentables ou non, la seule chose qui était importante était que les investissements soient faits et que ça "crée de l'emploi" et ça "fasse rouler l'économie". Il n'est pas surprenant que la SGF ait alors accumulé les investissements douteux et se retrouve avec 650 millions de pertes. Ce qui est surtout surprenant est que les pertes ne soient pas plus élevées. De plus, le gouvernement péquiste donnait plus de subventions aux entreprises privées que les gouvernements des 9 autres provinces réunies. Il n'est pas nécessairement mauvais de donner une subvention si on le fait pour aider une entreprise dont les activités produisent un bien public socialement avantageux (exemple: transport en commun) qui ne pourrait pas être rentable dans un marché libre. Mais ce n'est pas pour cette raison que le PQ distribuait toutes ces subventions: c'était pour créer de l'emploi et faire rouler l'économie.
Cependant, il faut reconnaître que le PQ a pris une bonne décision quand il a nommé Henri-Paul Rousseau comme Président de la Caisse de dépôt et placement du Québec . En effet, Henri-Paul Rousseau est un administrateur compétent qui comprend bien le monde des affaires et l'économie. Lorsqu'on lui a demandé comment la Caisse comptait concilier la mission de faire fructifier les épargnes (régimes des rentes, fonds de pension des fonctionnaires provinciaux, fonds de l'assurance-automobile, etc.) des Québécois et la mission de favoriser le développement économique, il a répondu que "loin de s'opposer, rendement et développement sont en corrélation étroite et positive. La Caisse ne contribue jamais tant au développement économique du Québec que lorsqu'elle cherche le rendement." On est bien loin de la mentalité de Blanchet ou de Landry qui consiste à lancer de l'argent un peu partout en disant que ça crée de l'emploi. De plus, il a parfaitement raison. Si la Caisse néglige son rendement et devient un subventionneur de facto pour les entreprises québécoises, alors celles-ci en deviendront dépendantes, elles se dirigeront et resteront dans des activités non rentables et inefficaces et elles perdront leur compétitivité.
Il ne faut pas oublier que la Caisse a comme mandat premier de faire fructifier les fonds qui lui sont confiés, que ce soit le Régime des rentes du Québec, le fonds de pension des fonctionnaires provinciaux ou les primes de la SAAQ et de la CSST. Si la Caisse négligeait le rendement pour "créer de l'emploi", elle priverait ses dépositaires des rendements auxquels ils ont droit. Dans le même esprit, lors du discours qu'il a prononcé en 1965 lors de la création de la Caisse par son gouvernement, Jean Lesage a affirmé que "la Caisse n'est pas mise sur pied pour subventionner le gouvernement, les municipalités, les commissions scolaires ou les compagnies" et que "il n'est pas question, malgré ce que certaines personnes croient, de prêter de l'argent à des taux d'intérêts très bas ou, encore pire, sans intérêts." [1].
La Caisse n'a pas toujours agi selon ces principes. Au début de 1980, alors que le péquiste Jean Campeau a remplacé le libéral Marcel Cazavan à la présidence de la Caisse, la Caisse a subitement diminué le taux d'intérêt qu'elle chargeait au gouvernement du Québec et à Hydro-Québec. La réaction de Jean Lesage, alors redevenu simple citoyen, a été virulente. Dans une de ses dernières apparitions publiques avant sa mort, il a affirmé que "lorsque le gouvernement et Hydro-Québec empruntent de la Caisse à des taux inférieurs au taux du marché, ils volent de l'argent" [2]. On se rappelle aussi des malheureux investissement de la Caisse en 1989 dans Steinberg et en 2000 dans Videotron, qui étaient injustifiables sur le plan du rendement et qui avaient pour seul but d'empêcher que des compagnies de l'extérieur du Québec n'acquièrent ces compagnies.
Cependant, il reste que la Caisse a généralement, pour la plupart du temps et pour la plupart de ses investissements, suivi les principes que Jean Lesage avait expliqué en 1965 et qu'Henri-Paul Rousseau rappelle aujourd'hui. C'est pourquoi la Caisse est respectée des Québécois. À l'inverse, la SGF est un fiasco depuis la date de sa création et accumule les canards boîteux. On peut bien blâmer la mauvaise gestion de Blanchet ces dernières années, mais avant lui il y a aussi eu la sidérurgie Sidbec que la SGF a copieusement financé et qui s'est avéré être un puit sans fond.
[1] Matthew Fraser, Quebec Inc., Toronto: Key Porter Books, 1987, p.245
[2] Id.