novembre 29, 2003

Populariser le libéralisme

Cela ne surprendra personne: les gouvernements prennent souvent des mauvaises décisions. Les dictatures prennent les pires décisions -- et ont régulièrement fait périr des millions de leurs citoyens -- mais les démocraties aussi prennent de mauvaises décisions: comme la décision de Bush d'imposer des tariffs sur l'importation de l'acier ou du bois d'oeuvre ou la décision de l'Union Européenne de subventionner très généreusement ses agriculteurs. Virtuellement n'importe quel économiste vous dira combien ces politiques sont absurdes et un vrai gaspillage. Mais pourquoi les démocraties choissisent-elles quand même ces politiques?

La première explication est de blâmer les lobbys, les groupes de pression, les bureaucrates et les politiciens qui recherchent souvent leurs intérêts particuliers au lieu de servir l'intérêt général: c'est l'approche de la théorie du choix public, pour laquelle James Buchanan (qui est aussi le père de la péréquation) a reçu un prix Nobel. Cependant, cela n'explique tout. Cet article stimulant rappelle les idées de Bastiat et Mises sur la démocratie. Leur explication est plus fondamentale: peu importe que les politiciens agissent ou non selon l'intérêt général ou selon la volonté populaire, le problème est que les gens, les électeurs, le peuple ont souvent des idées complètement fausses sur l'économie et appuient passionnément des interventions gouvernementales pourtant absurdes. Les partisans du protectionnisme, de la social-démocratie, du national-syndicalisme et de l'interventionnisme sont trop nombreux et trop passionnés pour qu'on puisse croire qu'ils appuient ces politiques par simple intérêt égoïste.

Le meilleur exemple est cet article du Toronto Star qui parle des politiques anti-pauvreté du nouveau premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty. La sauce se gâte dès le titre: "Hausse du salaire minimum pour lutter contre la pauvreté". Pourtant, selon un sondage l'American Economic Review, 90% des économistes sont d'accord pour dire que "une hausse du salaire minimum augmente le chômage chez les jeunes travailleurs et les travailleurs peu qualifiés". Ceux qui appuient les hausses du salaire minimum s'imaginent souvent que le seul effet de ces hausses est de mettre plus d'argent dans les poches des travailleurs peu qualifiés. Ils admettront du bout des lèvres que finalement cet argent doit d'abord sortir des poches de leurs employeurs, mais diront que c'est nécessaire pour la "justice sociale" (Évidemment, ils négligeront de voir que, par exemple, si le salaire des caissiers de supermarché augmente, alors le prix des marchandises du supermarché devra augmenter et que ce seront les pauvres qui seront le plus durement touchés par cette hausse, mais ça c'est une autre histoire.)

Le problème est que cette prémisse est fausse: il peut être rentable pour un employeur de faire travailler un employé à 6,85$ de l'heure sans qu'il soit rentable de le faire à 8,00$ de l'heure. Dans cette situation, l'employé au salaire minimum ne voit pas son salaire augmenter, il perd tout simplement son emploi. La demande en main d'oeuvre est élastique: plus la main d'oeuvre est chère, moins il y aura de demande pour celle-ci. C'est pourquoi les clients des supermarchés en Suisse doivent emballer eux-mêmes leur épicerie: les salaires sont trop élevés pour justifier l'embauche d'un employé pour cette tâche. Si les socialistes réussissaient à imposer un salaire minimum de 10,00$ de l'heure au Québec, il y a fort à parier que les Québécois aussi emballeraient eux-mêmes leur épicerie et que plusieurs étudiants se verraient ainsi priver d'un emploi d'été ou à temps partiel qui leur permet de financer leurs loisirs ou leurs études. À l'absurde, on peut se demander ce qui arriverait si on fixait le salaire minimum à 20$ de l'heure ou 30$ de l'heure. Serions-nous tous millionnaires si le salaire minimum était de 1000$ de l'heure? La vérité est qu'une personne gagne un salaire élevé lorsque quelqu'un est prêt à payer cher pour son travail, ses compétences, son expérience, sa formation, son talent ou son expertise. Quelqu'un sans compténces, expérience, formation ou expertise particulière ne peut pas s'attendre à gagner bien cher et ce n'est pas en rendant son travail trop cher pour être payé qu'on l'aide; surtout que ce travail pourrait justement lui permettre d'acquérir une expérience et une formation qui amélioreront ses perspectives d'emploi et son salaire. Rien de ce qui précède n'est controversé. On l'enseigne même dans les textes d'introduction à l'économie.

La paragraphe précédent en laissera plusieurs de glace. Ils diront que ça démontre pourquoi il faut assurer une sécurité d'emploi à chaque employé, pour que les employeurs ne puissent pas mettre quelqu'un à la porte suite à une hausse du salaire minimum. La conséquence d'une telle politique devrait être évidente: embaucher un employé deviendra maintenant une décision d'affaire majeure étant donné que vous pourriez vous retrouver à employer quelqu'un longtemps de manière non rentable. Ce n'est pas vraiment important si vous avez déjà un emploi, mais cette nouvelle réticence à l'embauche de nouveaux employés devient dévastatrice si vous êtes à la recherche d'un emploi. Bref, cette solution ne fait que déplacer le fardeau, en l'amplifiant, sur les chômeurs et les jeunes.

Cette situation ressemble à celle qui prévaut sous le contrôle des loyers qui font aussi partie des réformes envisagées par McGuinty. Le contrôle des loyers a généralement des conséquences désastreuses. Que ceux qui tremblent à la mention du Cato Institute se rassurent. Ces faits font l'objet d'un consensus extrêmement large chez les économistes. 98% d'entre eux sont d'accord pour dire que "un plafond sur le prix des loyers diminue la quantité et la qualité des logements disponibles". C'est aussi un exemple élémentaire qui est ensigné dans les manuels d'économie. Même Paul Krugman, qui est pourtant un adversaire féroce de Bush et de ses baisse d'impôts, est d'accord pour dénoncer le contrôle des loyers comme "un exemple classique de stupidité économique". L'échec du contrôle des loyers s'explique aussi facilement que l'échec du salaire minimum. Si il n'est pas rentable pour un propriétaire de louer son appartement aux prix fixés, il refusera tout simplement de le louer ou de construire un nouvel appartement à louer. Cette simple vérité échappe à ceux qui réclament des contrôles plus serrés sur les loyers et s'indignent simultanément de la pénurie des logements.

Malgré tout ce qui précède, malgré le fait que rien de ce qui précède n'est vraiment controversé pour qui s'y connaît un tant soit peu en économie, on entend toujours des gens affirmer le plus sérieusement du monde qu'il faut "des vraies hausses pour les gens qui travaillent au salaire minimum, qui ont souffert très longtemps, et un engagement clair pour qu'il y ait des logements qui se construisent dans cette vie pour que les gens ait de la place où vivre". Peut-être est-il vraiment un syndicaliste verreux qui sait que la hausse du salaire minimum aide à protéger les syndiqués aux conventions collectives généreuses contre la compétition d'un main d'oeuvre peu chère -- et tant pis si celle-ci se retrouve au chômage. Peut-être veut-il vraiment un contrôle des loyers féroce simplement pour son bénéfice personnel -- et tant pis pour ceux qui n'ont pas pu trouver à temps un propriétaire à vampiriser et qui doivent faire face à la pénurie des logements.

Il est aussi possible qu'il soit honnêtement et sincèrement dans l'erreur. Si lui personnellement ne l'est pas, on peut se douter que la majorité de ceux qui croient aux vertus de ce genre de réglementation sont honnêtement et sincèrement dans l'erreur. Ces gens croient probablement sincèrement que la hausse du salaire minimum ou le contrôle des loyers sont des solutions magiques ou que ce sont des solutions qui aident les travailleurs au dépens des employeurs ou les locataires au dépens des propriétaires -- sans voir que ces mesures retombent sur le nez d'une portion défavorisée des travailleurs et des locataires.

Nous avons besoin de populariser le libéralisme. Il faut faire en sorte que des politiques comme le contrôle des loyers deviennent aussi ridiculisées et discréditées pour le citoyen moyen que le sont des politiques comme l'impression illimitée d'argent ou des déficits gouvernementaux chroniques. Bastiat en son temps a ridiculisé le protectionnisme avec sa pétition des marchands de chandelles. Les Canadiens se sont convaincus de la nécessité de mettre fin aux gigantesques déficits chroniques de leurs gouvernements lorsqu'ils se sont dits que "on ne peut pas emprunter pour payer l'épicerie". Il faut des images et des métaphores pour captiver l'imagination des gens et leur faire comprendre ce que les sciences économiques ont depuis longtemps compris, autant dans la théorie que dans la pratique.


Publié par Laurent à novembre 29, 2003 03:00 PM
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