novembre 07, 2003

La grève des faux philosophes à barbichette: NON!

[Note de Polyscopique: Cet article est paru dans le journal des actuaires de l'Université Laval. Son auteur, Théorème du forum Politiquébec, l'a mis en ligne sur le forum de Politiquébec. Je le reproduis ici avec sa permission.]

J'ai failli m'étouffer en déjeunant cet automne quand j'ai lu dans un quotidien qu'une association étudiante du Québec projetait de faire voter une grève générale illimitée pour ses membres. Très irrité par la possibilité de perdre une année d'université pour un gain hypothétique de quelques centaines de dollars, je m'apprêtais à monter aux barricades. J'ai été vite rassuré, la CADEUL excluant toute grève. J'ai cependant déploré que, pendant tout l'automne, les partisans de la grève n'aient trouvé que peu d'opposition dans les journaux étudiants. Surtout que, dans le dernier Ultimatum de l'ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante), nos plus illustres représentants des sciences humaines dénoncent avec véhémence la non-gratuité scolaire. Un vieux cliché populaire dicte que seulement les étudiants en sciences humaines ont le temps de noircir des pages dénonciatrices et pompeuses dans les journaux étudiants. Voulant briser les préjugés qui entourent l'actuariat concernant, notamment, notre emploi du temps, j'ai décidé de répliquer... à coups de statistiques: les préjugés, il faut les combattre un par un!

Avec quelques prodiges mathématiques, on découvre que les frais de scolarité ont augmenté au même rythme que le coût de la vie. Certes, le salaire minimum n'a pas monté aussi rapidement, mais la situation de l'emploi à temps partiel s'est améliorée au Québec et les étudiants ne travaillent pas tous au salaire minimum. Vraisemblablement, aucun bouleversement majeur pour la classe estudiantine! Les "frais champignons" (frais afférents) ne sont pas aussi obscènes que certains prétendaient. Il est à remarquer que le Québec a des frais beaucoup moins élevés que la moyenne canadienne. Paradoxalement, selon l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), seulement 18% des Québécois de 25 à 64 ans possèdent un diplôme universitaire. Au Canada, c'est 19 %. Aux États-Unis, 27%.(5)

Pourtant, les frais de scolarité aux États-Unis sont bien plus élevés qu'au Québec et qu'au Canada. En fait, l'attrait de l'université dépend davantage des possibilités du marché du travail que du niveau des frais de scolarité. Si les frais sont élevés, le salaire des diplômés s'ajuste à la hausse pour compenser la rareté des diplômés conséquente du haut coût des études. Ensuite, les inscriptions augmentent à cause du salaire et un équilibre apparaît. Le grand danger avec la fixation de bas frais de scolarité, c'est de désinvestir en éducation. La qualité de nos diplômes et notre apport à la société pourraient en souffrir. Déséquilibre fiscal oblige, il y a fort à parier que si les frais de scolarité sont gelés ou abolis, l'argent neuf ne parviendra pas à préserver la qualité de la formation.

Dans ce contexte, est-ce qu'un dégel des frais de scolarité ou même leur abolition complète peuvent justifier une grève? Commençons du point de vue des individus, des étudiants. Même avec une gratuité scolaire complète, les économies ne compenseraient pas la privation de salaire liée à la perte d'une année d'université. Évidemment, toutes choses étant égales par ailleurs, les mêmes étudiants paieront plus d'impôts en sortant des études. Clairement, les étudiants présents y perdent. Maintenant, j'entends déjà au loin un catéchiste de la gauche nous dire de considérer le bien commun. Est-ce que le Québec dans l'ensemble profiterait d'une grève? Même en admettant que la gratuité scolaire est fondamentalement bonne, la grève priverait la société québécoise de milliers d'années de travail. Considérant que la gratuité pourrait être atteinte autrement, la grève a donc un impact négatif sur la société québécoise. Il suffirait de convaincre les Québécois que la gratuité est avantageuse. Alors, le législateur, dans son infinie et désintéressée sagesse, se conformerait à l'opinion publique.

En réalité, les seuls qui y gagneraient avec la grève, ce sont les "faux philosophes à barbichettes" i.e. certains chefs étudiants. Selon la légende, ils sont en quête de moulins à combattre dans des nuages qu'ils pellettent pour améliorer leur visibilité oculaire et... politique! Même bien intentionnés - je n'en doute pas -, ils n'ont pas réalisé l'immense sacrifice qu'ils demandent aux étudiants. Le vrai moyen, d'instaurer la gratuité scolaire, c'est d'en faire un enjeu électoral. Or, combien d'étudiants ont voté le 14 avril dernier? Une étude du Centre de Recherche et d'Information sur le Canada révèle que le taux de participation électoral des Canadiens de 21 à 24 ans est de seulement 27,5%. Évidemment, ce problème est colossal. Diriger une grève apparaît plus intéressant, mais c'est aussi placer ses propres intérêts devant ceux des étudiants et du Québec.

Cet éditorial avait trois objectifs. Le premier était de démontrer que les frais de scolarité ont connu une hausse raisonnable depuis quelques années et que nos frais de scolarité demeurent les plus égalitaires en Amérique du Nord. Le deuxième objectif était de mettre un bémol sur les bienfaits de la gratuité scolaire. Des frais de scolarité faibles n'engendrent pas automatiquement une proportion plus grande de diplômés. Le troisième, de loin le plus important, était de dénoncer la grève comme moyen pour atteindre la gratuité scolaire. Par extension, ce texte se veut une critique des grandes associations étudiantes et de certains de leurs dirigeants. En effet, profondément déçu de certaines associations étudiantes, je songe à me porter candidat à l'AESGUL. Mon unique promesse, doubler le nombre de fours micro-ondes dans nos pavillons et assurer un entretien décent! Le temps de l'attente, c'est terminé!

P.-S Bravo à l'AEACT qui fait un travail admirable.


(1) http://www.cvm.qc.ca/agecvm/presse/A02/Le%20Quotidien020821.htm#_Toc21060116
(2) http://www.cnt.gouv.qc.ca/fr/normes/salaire.asp
(3) http://www.statcan.ca/francais/Pgdb/econ09f_f.htm
(4) http://www.statcan.ca/Daily/Francais/030321/q030321a.htm
(5) http://www.stat.gouv.qc.ca/publications/savoir/pdf/savoir_avril2002.pdf


Publié par Laurent à novembre 7, 2003 09:48 PM
Commentaires

Add to Technorati Favorites Top Blogues Politics Blogs - Blog Top Sites