Johann Hari, chroniqueur de The Independant, expose l'échec et les effets pervers de la prohibition des drogues (trouvé via Liberté). Le plus grand demantèlement depuis 10 ans d'un réseau de traffiquants en Grande-Bretagne a eu un effet négligeable sur le prix et la disponibilité de la cocaïne sur le marché noir. Tout un succès... La prohibition des drogues douces comme la marijuana est encore plus inefficace.
Pourtant, l'expérience passée devrait nous avoir appris des leçons en ce domaine. En effet, entre 1920 et 1933, les États-Unis ont prohibé l'alcool sur leur territoire. Ce fut un échec sur toute la ligne. Cet échec fut tellement monumental que le mouvement de tempérance, qui appuyait la Prohibition et semblait invincible à peine quinze ans plus tôt, fut décimé et perdit l'influence politique qu'il avait eu pendant trois quarts de siècle.
Avant la Prohibition, la société, le marché et le gouvernement pouvaient au moins exercer un certain contrôle sur la qualité de l'alcool et sur l'emplacement des lieux de consommation. La qualité de l'alcool était assurée, les réglements municipaux gardaient les bars et saloons loin des églises, des écoles, des quartiers résidentiels et limitaient leurs heures d'ouverture. Durant la Prohibition, ce contrôle fut perdu. La qualité de l'alcool était extrêmement douteuse et il n'était pas rare qu'on y ajoute divers ingrédients chimiques pour le faire passer pour de l'alcool industriel (qui était resté légal). Pour que la marchandise soit plus facile à transporter et pour échapper aux contrôles, l'alcool était beaucoup plus concentré et la consommation d'alcool s'est déplacé des alcools légers comme la bière et le vin vers des alcools forts comme les spiritueux. Les bars légaux ont été remplacés par des "speakeasys", des "établissements" qui pouvaient se situer n'importe où, dans les greniers, les sous-sols, les maisons, les bureaux, les arrières-boutiques et les restaurants, donc possiblement en plein coeur d'un quartier résidentiel ou à côté d'une école.
Notez bien que la consommation d'alcool n'est pas disparue magiquement parce que le Congrès américain a proclamé le Volstead Act interdisant la consommation, la vente, le transport, l'importation et la fabrication de l'alcool. Les gens qui consommaient et désiraient consommer de l'alcool en 1919 n'ont pas tout simplement cessé de le désirer en 1920. Il y avait donc des gains très importants à être réalisés par ceux qui bafoueraient la loi pour répondre à cette demande. De plus, le fait que l'industrie de la fabrication, de la distillation et de la vente d'alcool était illégale privait ceux qui y participaient de la protection de leurs droits légaux. C'est ainsi que des rackets de protection se sont développés et que des gangs de rue se battaient férocement pour conserver leur territoire -- l'endroit où ils pouvaient vendre de l'alcool aux commerçants illégaux. Le tristement célèbre Al Capone a fait sa fortune en vendant de l'alcool à Chicago sous la Prohibition. Il est à noter que les prisons se sont remplies et que le taux d'homicide a grimpé de près de 50% lors de Prohibition. À partir de 1933, année où la Prohibition fut révoquée, le taux d'homicide est rapidement descendu. Cette descente a d'ailleurs mystifié les analystes qui tentaient de faire un lien entre la criminalité et le contexte économique et n'arrivaient pas à comprendre comment le taux d'homicide pouvait autant diminuer en période de Grande Dépression.
Cependant, il faut mentionner que la Prohibition a bien fonctionné là où elle bénéficiait d'un grand soutien populaire, par exemple dans le Sud, l'Ouest ou dans les régions rurales. Le hic est que ces États et ces comtés avaient déjà des lois contre l'alcool avant que le Congrès ne proclame la Prohibition au niveau fédéral en 1920. La Prohibition fédérale ne visait finalement qu'à imposer la Prohibition dans les villes, particulièrement dans le Nord des États-Unis, où elle était grandement impopulaire et où elle fut largement bafouée. Il ne s'agit pas de phrases creuses quand on dit que le gouvernement doit tirer sa légitimité du consentement populaire. Lorsque le gouvernement néglige ce principe et qu'il croit pouvoir contrôler une partie de sa population contre son gré jusque dans ses pratiques privées, il ne peut que se heurter à une rébellion et à une désobéissance civile massive.
Si il peut être parfois être nécessaire pour le gouvernement de réglementer et d'encadrer une activité, cela doit se faire de la manière la moins intrusive possible et au niveau le plus local possible, de manière à s'assurer que ces lois et réglements cadrent le mieux possible avec les valeurs de la population qui vivra sous ces lois et réglements. On a vu que l'arrangement complexe d'édits municipaux, où chaque municipalité interdit les bars sur son territoire ou réglemente leur emplacement et leurs heures d'ouverture, et de lois de chaque État réglementant la qualité des alcools, ne pouvaient pas être remplacés de manière satisfaisante par une criminalisation uniforme provenant du gouvernement central. La loi criminelle, surtout lorsqu'elle est maniée par le gouvernement central, est un outil de dernier recours, une massue lourde et peu précise qui balaie tout sur son passage. Si l'État choisit la voie de la criminalisation pour régler le problème de la consommation d'alcool, il doit être prêt à assumer cette tâche seul parce qu'il vient de s'assurer que la société civile ne pourra participer de manière efficace à cette lutte. Ce n'est qu'après la fin de la Prohibition que des groupes d'aide comme Alcooliques Anonymes ont pu se développer en toute légalité et aider les alcooliques à vaincre leur dépendance.
On a appris que l'État ne pouvait pas combattre la consommation d'alcool par la criminalisation. Nous sommes forcés d'admettre qu'il ne le peut pas plus dans le cas de la marijuana ou de la cocaïne. Il est temps d'arrêter de poursuivre dans une voie autodestructrice et d'adopter une approche plus flexible. La réglementation, l'encadrement légal, des normes de qualité, la gestion locale, les associations civiles peuvent fournir des solutions plus riches, variées et raffinées que le marteau de la loi criminelle ne le peut.
Une traduction anglaise de cet article a été créée le 5 novembre 2003. Vous pouvez la trouver ici.