J'ai trouvé via le blog Randomness cet article de Wired décrivant comment le mouvement Open Source, qui a d'abord débuté dans le développement de logiciels et a notamment permis de développer le système d'exploitation Linux, s'étend à tous les domaines du savoir et a permis de concevoir un remède efficace à 1.25$ l'unité contre le choléra, de cartographier la planète Mars, de créer une encyclopédie gratuite qui rivalise avec Britannica et de cataloguer le génome humaine.
Fondamentalement, l'Open Source est une méthodologie qui regroupe autour d'un projet plusieurs personnes qui partagent un objectif commun et ces collaborateurs se partagent le travail nécessaire à atteindre cet objectif ainsi que les résultats de ce travail. Une personne est à tout moment libre d'entrer ou de sortir du projet, d'apporter ou de suggérer des modifications. Par exemple, le code source de Linux est publiquement disponible et vous pouvez à tout moment modifier ce code selon vos besoins. De plus, la licence d'utilisation de Linux stipule que vous devez publier vos modifications pour que les autres utilisateurs puissent incorporer, si ils le jugent approprié, vos modifications dans le code principal. L'encyclopédie Wikipedia, quant à elle, vous permet d'effectuer directement les modifications que vous voulez et celles-ci deviennent inscrites -- à moins d'un véto de la part des éditeurs -- dans l'encyclopédie. L'Open Source est bâti sur la prémisse qu'il est préférable de recueillir les contributions du plus grand nombre d'intervenants possible, en espérant que ceux-ci fourniront le meilleur d'eux-mêmes et que les meilleures contributions seront retenues par leurs pairs alors que les moins bonnes seront rejetées.
La méthodologie Open Source repose en bonne partie sur le volontarisme et le partage. Ces caractéristiques font que plusieurs commentateurs croient que l'Open Source est fondamentalement opposé ou distinct du marché. Par exemple, Steve Ballmer, alors président de Microsoft, a comparé Linux au communisme. Le blog Belmont Club compare l'Open Source au marché et les voit comme distincts sans être opposés -- la distinction étant au niveau des droits de propriété, individuels dans le marché et collectifs ou inexistants dans l'Open Source. Ma thèse est plutôt qu'il n'existe aucune distinction ni opposition fondamentale. Le marché EST Open Source, et est probablement le plus grand projet Open Source de tous les temps.
Si vous voulez nourrir une population avec du pain, vous pouvez former une équipe pour évaluer combien de pains seront nécessaires annuellement pour répondre à la demande, combien de blé devra être cultivé, sur quelles terres il devra être cultivé, où et comment il sera transformé en farine, où et comment la farine sera transformée en pain, comment les pains seront distribués, quoi faire si une personne ne veut pas de pain, ou si une personne veut plus de pain qu'une autre personne, etc. Et ce n'est que le début. Il faut ensuite répéter le même exercice pour le lait, le riz, le boeuf, les fraises, et des milliers d'autres produits alimentaires. Il faut aussi répéter l'exercice pour le logement, les vêtements, l'équipement de bureau, les ordinateurs, les électroménagers, etc. Comment décider si la meilleure utilisation d'un terrain est d'y faire pousser des fraises, d'y faire paître des vaches, d'y construire une usine de fabrication de stylos ou une usine de microprocesseurs? Comment prendre en considération le fait que certaines personnes préfèrent avoir un plus petit logement et un ordinateur plus puissant ou que d'autres préfèrent avoir une plus petite voiture, ou ne pas avoir de voiture du tout, si ils pouvaient en échange prendre leurs vacances en Europe? La tâche de coordonner la production d'une nation pour répondre aux besoins de ses citoyens est une tâche qu'une autorité centrale, à moins de posséder une omniscience divine, ne peut pas réaliser.
On connaît tous la solution à ce problème: l'économie de marché. Les consommateurs manifestent leurs besoins en offrant de payer en échange d'un bien ou d'un service. Plusieurs producteurs offrent le bien ou le service en échange du paiement du consommateur et celui-ci fait affaire avec le producteur qui répond le mieux à ses besoins au meilleur coût. Les producteurs qui ne répondent pas au besoins de leurs consommateurs font faillite alors que ceux qui y répondent deviennent prospères et continuent de faire affaire. Ensuite, le producteur, qui lui aussi a des besoins, remplit le rôle du consommateur et cherche à son tour des producteurs qui répondent à ses besoins et ainsi de suite. Un fermier de Floride a planté un oranger, cueilli les oranges, les a vendues à un grossiste qui les a fait transporté jusqu'à Toronto, où une multinationale les a transformées en jus d'orange et embouteillé ce jus, qui a ensuite été livré jusqu'à Montréal au supermarché où je l'ai acheté. Je n'ai jamais pris contact avec le fermier de Floride pour lui dire de planter un oranger ou avec la multinationale pour lui dire d'importer des oranges de la Floride et d'envoyer du jus d'orange vers Montréal. Aucune autorité centrale ne les a dirigés vers ces actions. Et pourtant ils ont tout de même agi comme si une main invisible les avait poussés à étancher ma soif matinale.
Si les projets Open Source connaissent un tel succès, c'est qu'ils permettent une division massive du travail. Tout le monde peut s'informer des tâches à faire ou mettre découvrir de nouvelles tâches à faire. Les contributions de tout le monde, qu'elles soient motivées par l'altruisme, l'éthique professionnelle, la quête de la gloire ou le désir d'améliorer son CV, sont les bienvenues tant qu'elles apportent de bons résultats.
Le marché est un projet Open Source. La division du travail y est tout simplement massive. Les gens se servent des prix comme mécanisme d'information pour déterminer les tâches à faire. Au lieu d'avoir à planifier et à coordonner les activités d'une nation entière, chaque compagnie et chaque entrepreneur n'a qu'à planifier ses propres activités. On met en commun les contributions de chaque producteur au moment des échanges commerciaux et chaque producteur a intérêt à ce que sa production soit appropriée et de bonne qualité parce que la sanction est une perte et la récompense est un profit. Tout le monde est invité à apporter sa contribution, à trouver de meilleurs moyens de répondre aux besoins des consommateurs ou à trouver des moyens de productions plus économiques qui nécessitent moins de ressources -- le gain financier est la récompense d'une bonne contribution. Que le fermier, les employés, patrons, créanciers et investisseurs de la compagnie de transport, de la compagnie de transformation et d'embouteillage et du supermarché aient été motivés par l'appât du gain, l'altruisme, le professionalisme ou la recherche de la reconnaissance n'est pas important. Ce qui est important est que le jus d'orange soit à ma disposition, qu'il soit de bonne qualité et bon marché. D'ailleurs, Belmont Club, dans son billet, voit très bien que le marché partage cette caractéristique avec l'Open Source.
Les programmeurs de Linux ont uni leurs efforts pour produire un système d'exploitation. Les acteurs du marché, sans même le savoir, unissent leurs efforts pour produire un ensemble de pratiques, de procédés, de manières de fonctionner et de techniques qui fonctionnent -- ces procédés sont retenus, copiés et largement répandus précisément parce qu'ils fonctionnent alors que ceux qui ne fonctionnent pas sont rejetés. Les acteurs du marché unissent aussi leurs efforts pour produire, sans même en être conscient, un outil inestimable: un ensemble de prix. Cet outil, aidé par d'autres outils similaires produits par le marché qui sont la réputation et la renommée, permet de répartir et allouer les ressources, de coordonner et moduler les activités des producteurs selon les besoins des consommateurs. Cet outil permet de répondre à toutes les questions fatidiques qui se posaient ci-dessus à un hypothétique planificateur central -- et existe précisément parce que la planification centrale a été remplacée par des processus dynamiques, décentralisés et parallèles qui forment le marché.
La prochaine fois que vous entendrez parler de Linux ou d'un autre projet Open Source, ne pensez pas à la marteau et à la faucille, pensez plutôt à la main invisible d'Adam Smith.
Une traduction anglaise de cet article a été créée le 25 octobre 2003. Vous pouvez la trouver ici.