septembre 18, 2003

Partisans du mariage gai: rangez cet épouvantail de la ségrégation

(English translation)

Il semble qu'un nouvel argument en faveur du mariage gai se répande à une vitesse effarante. Il a été entendu dans un débat au Point entre Denise Bombardier et Louis Godbout (des archives gaies du Québec), aux débats de la chambre des Communes et dans un éditorial du Time Magazine par Andrew Sullivan.

Cet argument s'énonce comme suit: donner aux gais une union civile égale mais distincte du mariage est un acte de ségrégation ou d'apartheid. Cet argument sert évidemment à discréditer les opposants au mariage gai en les comparant aux racistes du Sud des États-Unis ou de l'Afrique du Sud qui séparaient les noirs des blancs dans les écoles, les toilettes, les piscines, les trains, les autobus, etc.

Mais on sépare aussi les hommes des femmes dans les toilettes et les vestiaires. Les anglophones et les francophones ont leurs propres écoles, salles de cinéma, journaux et canaux de télévision. Les Catholiques, Protestants, Juifs et Musulmans ont des lieux de culte et des rituels séparés. Peut-on parler de ségrégation dans ces cas? Bien sûr que non.

En vérité, "l'égalité séparée" n'est qu'une composante de la ségrégation. La deuxième composante de la ségrégation, et il est essentiel qu'elle soit présente pour qu'on puisse parler de ségrégation, est que les groupes, qui sont séparés pour des tâches égales, sont mélangés pour des tâches hiérarchiques, avec un groupe dominant systématiquement l'autre groupe.

Cela nous permet de comprendre pourquoi personne ne croyait que la ségrégation raciale dans le Sud des États-Unis opprimait les blancs. Tout le monde s'entendait pour dire que les noirs étaient les victimes. Or, les blancs étaient séparés des noirs aussi sûrement que les noirs étaient séparés des blancs. Donc, comment a-t-on déterminé que les noirs, et non les blancs, étaient les victimes?

Ce n'était pas parce que les écoles, les piscines ou les wagons de train mis à la disposition des noirs étaient de qualité inférieure à ceux des blancs. En fait, même dans l'infame décision Plessy v. Ferguson, rendue en 1896 par la Cour Suprême américaine, qui a légalisé la ségrégation, il est dit que cette ségrégation ne peut être légale que si les installations et services sont de qualité égales.

En fait, on sait que les noirs étaient les victimes de la ségrégation parce que, comme dans la définition donné plus haut, leur statut social était systématiquement inférieur à celui des blancs. Il était infiniment plus probable d'avoir un serveur, pompiste, jardinier ou cireur de chaussure noir pour un client blanc que l'inverse. Le directeur du FBI, J. Edgar Hoover se vantait de n'avoir aucun employé noir au FBI -- à l'exception de son chauffeur. Les citoyens de certains États du Sud devaient démontrer un certain niveau de connaissances avant d'obtenir leur droit de vote et, inévitablement, les tests faisaient en sorte de priver le plus grand nombre possible de noirs de leur droit de vote. Bref, la ségrégation venait confirmer et institutionnaliser une système de castes dans laquelle un groupe (les blancs) domine et un autre groupe (les noirs) sont dominés. Le principal dommage causé par la ségrégation était de traiter les noirs comme si ils étaient des parias. Brown v. Board of Education, la décision de la Cour Suprême en 1954 qui a rendue illégale la ségrégation, exprime clairement ce point:

In McLaurin, the Court, in requiring that a Negro admitted to a white graduate school be treated like all other students, again resorted to intangible considerations: "[his] ability to study, to engage in discussions and exchange views with other students, and, in general, to learn his profession." Such considerations apply with added force to children in grade and high schools. To separate them from others of similar age and qualifications solely because of their race generates a feeling of inferiority as to their status in the community that may affect their heart and minds in a way unlikely ever to be undone. The effect of this separation on their educational opportunities was well stated by a finding in the Kansas case by a court which nevertheless felt compelled to rule against the Negro plaintiffs: "Segregation of white and colored children in public schools has a detrimental effect upon the colored children. The impact is greater when it has the sanction of the law; for the policy of separating the races is usually interpreted as denoting the inferiority of the negro group. A sense of inferiority affects the motivation of a child to learn. Segregation with the sanction of law, therefore, has a tendency to retard the educational and mental development of negro children and to deprive them of some of the benefits they would receive in a [racially] integrated school system."
Maintenant que nous savons mieux en quoi consiste la ségrégation, revenons à la question du mariage gai.

Est-ce que les gais sont systématiquement exploités par les hétéros et est-ce que le statut social des gais est systématiquement inférieur à celui des hétéros? Considérant qu'il y a une bonne proportion de gais qui sont des gens d'affaires prospères, des professionnels ou des députés, considérant que les gais ont des revenus et ressources suffisants pour justifier l'existence de festivaux de la fierté gaie ou de jeux olympiques gais et considérant que les gais sont un groupe qui donne généreusement des fonds aux groupes politiques qui supportent leur cause, je ne crois pas qu'on puisse sérieusement affirmer que les gais dans leur ensemble constituent un groupe qui est systématiquement de statut social inférieur aux hétéros.

Donc, on peut déjà ici affirmer qu'il est absurde de parler de ségrégation pour décrire une situation où les gais obtiennent une union civile à la place d'un mariage.

De toute façon, il est clair que les gais et les hétéros ne sont pas séparés de la même manière que les blancs et les noirs l'étaient dans le Sud des années 1950. Il n'y a pas de toilettes, piscines ou de places d'autobus pour gais et d'autres pour hétéros. Même l'existence de bars gais et de bars hétéros s'explique de manière terre à terre: les gais ne veulent pas perdre leur temps à draguer un hétéro et vice-versa. Il est tout aussi absurde de parler de ségrégation dans ce cas-là qu'il le serait dans le cas de toilettes pour femmes et pour hommes ou de salles de cinéma francophones et anglophones.

Qu'on le veuille ou non, quand on compare une union entre deux femmes ou deux hommes avec une union entre un homme et une femme, on voit bien qu'il y a à la fois des similarités et des différences, toutes deux significatives. Le Parlement peut bien décider si les différences sont assez importantes pour être prises en compte ou non dans la loi, mais ultimement c'est chaque citoyen qui décidera, dans ses interactions avec les couples gais, à quel point il considère que les similarités l'emportent sur les différences.

Accuser les opposants au mariage gai d'être des ségrégationnistes est une tactique dangereuse. Une telle rhétorique enflammée risque de radicaliser et durcir les positions, de rendre impossible toute forme de compromis et de brûler les ponts qui ont été ou pourraient être construits entre les opposants et les partisans du mariage gai. L'important est de mettre l'accent sur l'égalité des droits entre les gais et les hétéros. Une fois que cette égalité est atteinte, elle ne doit pas être sabotée ou mise en danger dans les faits par des questions de sémantique ou une fausse victimisation.

Une traduction anglaise de cet article a été créée le 13 octobre 2003. Vous pouvez la trouver ici.


Publié par Laurent à septembre 18, 2003 12:05 PM
Commentaires

Add to Technorati Favorites Top Blogues Politics Blogs - Blog Top Sites