Ainsi, Radio-Canada a annoncé que le gouvernement du Québec respectera la décision de la Régie de l'Énergie de refuser la hausse de tarifs demandée par Hydro-Québec.
Tout d'abord, je crois qu'on peut être content que le processus de fixation des tarifs d'électricité ait été dépolitisé: c'est maintenant la responsibilité d'un organisme indépendant et le gouvernement respecte les décisions de cet organisme. C'est tout un changement par rapport au gouvernement du Parti Québécois qui avait décrété en 1998 un gel électoraliste des tarifs d'électricité.
Cependant, au-delà de ce changement structurel bienvenu, une question fondamentale reste entière: les tarifs d'électricité doivent-ils augmenter? Je crois que la réponse est oui.
Premièrement, considérons le fait suivant: les tarifs d'électricité au Québec sont parmi les plus bas en Amérique du Nord et au monde. Pour référence, on peut voir le tableau suivant dont les données sont tirées de Ressources Naturelles Canada:
Prix de l'électricité dans le secteur résidentiel
| Ville | Prix (cents US/kwH) |
| New York, New York, USA | 13.36 |
| Boston, Massachusetts, USA | 11.84 |
| Cleveland, Ohio, USA | 11.47 |
| Chicago, Illinois, USA | 10.30 |
| Detroit, Michigan, USA | 9.32 |
| Baltimore, Maryland, USA | 8.62 |
| Halifax, Nouvelle-Écosse, Canada | 7.56 |
| Toronto, Ontario, Canada | 7.42 |
| Ottawa, Ontario, Canada | 5.78 |
| Montréal, Québec, Canada | 5.19 |
| Winnipeg, Manitoba, Canada | 5.04 |
On voit bien que tous les voisins du Québec ont des prix d'électricité plus élevés. Il faut aller jusqu'au Manitoba pour trouver des prix (un peu) moins élevés.
Mais n'est-ce pas un avantage pour les ménages québécois que de bénéficier de prix d'électricité moins élevés? Pas vraiment. D'abord, il faut se rappeler que des bas prix encouragent une consommation élevée et le gaspillage. Ainsi, personne ne sera surpris d'entendre (toujours selon Ressources Naturelles Canada) :
En 1997, le Québec était le principal consommateur d'électricité au pays, avec 24 590 kWh par personne, soit une consommation d'environ 43 p. 100 plus élevée que la moyenne [canadienne].De même, selon le Frontier Center for Public Policy, les Québécois sont parmi les plus gros consommateurs d'électricité au monde, avec une consommation per capita 9,36 fois plus élevée que la moyenne mondiale et 2,71 fois plus élevée que la moyenne des pays de l'OCDE.
Comment expliquer ceci? C'est bien simple. Comme nous payons notre électricité si peu cher, nous ne faisons pas attention à sa conservation. Nous ne prenons pas la peine de fermer la lumière quand nous quittons la pièce, de fermer l'ordinateur quand nous quittons la maison pour prendre une marche, nous faisons marcher le lave-vaisselle pour laver 3 verres, 2 assiette et 4 ustensiles, nous faisons un cycle laveuse-sécheuse pour laver 4 bobettes, 2 pantalons, 5 chandails et 3 paires de bas. Lorsque nous achetons un ordinateur, une télévision, une sécheuse, un lave-vaisselle, un climatiseur, nous ne prenons pas vraiment en considération la consommation électrique pour choisir un modèle.
Mais n'est-ce pas un avantage de ne pas avoir à nous soucier de tout ceci? NON.
La raison est que chaque kwH qui est gaspillé par insouciance est un kwH qui aurait pu être exporté et vendu (à notre grand profit) à nos voisins. En fait, d'après les données du tableau ci-dessus, ce coût d'oppurtunité est presque 2 fois plus élevé que le montant qui apparaît sur votre facture d'Hydro-Québec. Le fait qu'il ne soit pas visible directement sur votre facture ne le rend pas moins réel; ça l'a plutôt l'effet de ne pas vous encourager à conserver l'électricité et, en termes pratiques, ni vous ni vos concitoyens ne se privent d'utiliser de manière gourmande le réseau électrique. De plus, comme cette électricité n'est pas reçue par nos voisins, ils doivent compenser en utilisant leurs propres sources d'électricité: nucléaire ou thermique (pétrole, gaz, charbon).
Bref, non seulement ce gaspillage nous enlève l'oppurtunité d'exporter vers l'Ontario ou la Nouvelle-Angleterre, mais il nous enlève aussi l'oppurtunité de remplacer chez nos voisins des sources d'énergie polluantes par la source d'énergie relativement propre que représente nos centrales hydro-électriques.
Les sceptiques me diront que nous ne verrons jamais l'argent des profits résultant d'une hausse des tarifs et des exportations. Sûrement, ils se disent que ces hausses ne seront qu'une hausse de taxes déguisée qui ne servira qu'à financer un gaspillage gouvernemental de fonds qui remplacera le gaspillage individuel d'électricité.
Cependant, nous n'avons pas à spéculer sur ce point, nous pouvons déjà nous fier à un exemple réel: l'Alberta. Les Albertains auraient probablement pu choisir de s'offrir du pétrole à un coût extrêmement bas pour leurs SUVs, camions, fournaises, etc. Ils ont choisi une autre voie: le pétrole albertain est vendu au prix du marché, ce qui produit des profits considérables qui sont stockés dans l'Heritage Fund de l'Alberta. Comme on le sait, l'Alberta n'a pas de taxes de vente provinciale et ses impôts provinciaux sur le revenu des particuliers sont les plus bas au Canada.
Des impôts et taxes peu élevés ne sont pas assez progressistes pour vos oreilles? Considérez plutôt l'exemple du Permanent Fund de l'Alaska. Il a permis aux résidents de l'Alaska de se doter de ce qui est approximativement un revenu minimum garanti.
Faire un usage judicieux de ses ressources naturelles est extrêmement payant. Quand la question des hausses des tarifs d'électricité reviendra sur le tapis, pensez un peu plus loin que votre prochaine facture d'électricité.