Le jeudi 19 janvier 2006
Le "beau risque" de Mario Dumont
Gilbert Lavoie
Le
Soleil
Québec
"L'Action démocratique ne donnera son appui à aucun parti fédéral", titrait LE SOLEIL, le 1er décembre dernier, à partir d'une dépêche de la Presse canadienne. Mario Dumont y reconnaissait avoir des "accointances" connues avec les conservateurs, mais il soutenait avoir l'intention de se limiter à lancer des thèmes importants dans le débat public pendant cette campagne électorale.
Un mois et demi plus tard, les cinq députés de l'Action démocratique appuient les candidats conservateurs dans leurs circonscriptions respectives, et Mario Dumont a publié une lettre dans Le Devoir, accusant le Bloc québécois d'être devenu "un boulet" pour le Québec. L'Action démocratique du Québec a pris le pari du "beau risque", ou du "gros risque", comme dirait Gilles Duceppe.
Officiellement, la prise de position de M. Dumont ne constitue pas une action concertée avec Stephen Harper. Le chef conservateur l'aurait appris dans le journal comme tout le monde. Mais quand on gratte un peu, un apprend que les adjoints de M. Dumont ont donné un coup de fil "de courtoisie" à M. Harper avant de dénoncer le Bloc, et que ce dernier l'a rappelé par la suite pour le remercier. On n'est pas loin de la concertation...
Pourquoi une telle intervention dans la campagne fédérale ? En fait, c'est tout un pari que prend l'ADQ en se rangeant ainsi chez les "bleus". Endetté de 1,3 million $ et coincé entre Jean Charest et André Boisclair qui risquent à nouveau de polariser l'électorat québécois aux prochaines élections, Mario Dumont voit une ouverture inespérée dans la remontée des conservateurs. Selon lui, c'est tout le mouvement souverainistes qui écopera si Stephen Harper réussit à diminuer le pourcentage des appuis de Gilles Duceppe au Québec. "Comment pourront-ils prétendre ensuite aller chercher 50 % des votes dans un référendum, s'ils sont incapables de rallier la moitié des Québécois dans une élection fédérale moins compromettante" ? demande-t-il.
Mario Dumont s'en prend à la pertinence du Bloc québécois, qui a fait campagne jusqu'à Noël en promettant de dénoncer la corruption des libéraux. Quelle sera maintenant la pertinence du BQ sous un gouvernement conservateur ? Dénoncer la corruption de l'opposition libérale ?
Plus encore, Gilles Duceppe accepterait-il de s'engager à ne pas transférer des ressources et du personnel au Parti québécois aux prochaines élections? demande Dumont. Il fait valoir que si le Bloc dénonce l'utilisation des fonds fédéraux d'Option Canada dans la campagne référendaire, il devrait garantir une étanchéité totale entre ses opérations et celles du PQ aux prochaines élections.
Bref, l'ADQ est sur un pied de guerre dans les derniers milles de cette campagne électorale. Une guerre contre Gilles Duceppe, mais qui vise surtout André Boisclair. Mario Dumont ne lui a jamais pardonné de l'avoir bloqué dans ses efforts pour obtenir plus de temps d'intervention à l'Assemblée nationale, après les élections de 2003. Boisclair était alors leader parlementaire du PQ et ne faisait pas de quartiers. Indépendamment des idéologies politiques, il y a une lutte à finir entre ces deux jeunes leaders qui n'ont rien en commun, l'un venant de la ville. l'autre de la campagne, et qui n'ont guère de respect l'un pour l'autre.
Bizarre quand même que ce cheminement de Mario Dumont, qui a appuyé le Oui de Lucien Bouchard en 1995, qui a séduit l'électorat en 2002 pour s'écraser aux élections de 2003, et que tous les observateurs destinaient à l'échec total il n'y a pas deux mois. En se collant sur la locomotive de Stephen Harper, l'ADQ risque gros mais compte sur un retour de l'ascenseur de la part des "bleus" aux prochaines élections québécoises. Caricaturons un peu, ce serait le retour de l'Union nationale...
Stephen Harper devra collaborer avec le gouvernement Charest s'il est élu. Mais il voudra sans doute remercier son ami Mario. Après tout, les adéquistes se sont mouillés pendant cette campagne, alors que les libéraux et les conservateurs de Jean Charest se sont mis au neutre. Le principal organisateur du PLQ, Benoît Savard, est en vacances à Cuba cette semaine. Des vacances qui en disent long...
Le PLQ souhaite privément la victoire des conservateurs, mais il n'aura pas levé le petit doigt.