Le mercredi 21 décembre 2005
Le fédéralisme de M. Harper
Alain Dubuc
Le
Soleil
Québec
Le chef conservateur, Stephen Harper, dans un discours lundi à Québec, a esquissé une vision du Canada assez proche de celle qu'ont la plupart des Québécois, notamment par son respect de l'autonomie des provinces et de leurs compétences, la reconnaissance de l'existence d'un déséquilibre fiscal et même son ouverture à certaines revendications traditionnelles du Québec, comme sa participation à certains forums internationaux.
Évidemment, il y a loin de la coupe aux lèvres. Le fait qu'un chef en campagne promette "un nouveau fédéralisme d'ouverture" sera accueilli avec prudence par des Québécois trop souvent échaudés. Le chemin est long entre les intentions, même sincères, et les résultats, dans ce pays ingouvernable qu'est le Canada. Paul Martin aussi, en 2004, a entamé son mandat sous le signe de l'ouverture.
Il faut néanmoins prendre ces intentions au sérieux, parce qu'elles s'inscrivent dans une double tradition. Celle des conservateurs, naturellement plus décentralisateurs. C'est avec Brian Mulroney que le Québec est proche d'une entente constitutionnelle. Mais aussi celle du courant réformiste, dont est issu M. Harper, un parti né de la colère de l'Ouest contre le gouvernement central.
Bien des gens au Québec, parce que l'univers politique défini par le Bloc est québéco-québécois, ont interprété les propos de M. Harper comme des promesses faites au Québec pour y gagner des votes. Mais dans les faits, ce qu'a exprimé le chef conservateur, c'est sa vision du Canada, celle d'un authentique provincialiste, qui croit au rôle des provinces et qui souhaite la réduction du pouvoir central.
Mais il est vrai que les propos de Harper ressemblaient étrangement à ceux d'un fédéraliste québécois aux pulsions autonomistes. "Nous allons encadrer le pouvoir fédéral de dépenser, dont ont tellement abusé les libéraux fédéraux. Ce pouvoir de dépenser exorbitant a donné naissance à un fédéralisme dominateur, un fédéralisme paternaliste, qui est une menace sérieuse pour l'avenir de notre fédération. Le déséquilibre fiscal n'est pas seulement un problème budgétaire, une question de gros sous. C'est le fonctionnement et l'esprit même de la fédération canadienne qui est en cause." D'où la réaction réjouie de Jean Charest, qui est sorti de sa neutralité.
Car c'est un ton et une approche qui s'écartent nettement de la vision du Canada que partagent les libéraux fédéraux et la haute fonction publique à Ottawa, un fédéralisme que l'on qualifie de centralisateur, mais qu'il faudrait plutôt décrire comme un fédéralisme messianique. Et que le chef libéral Paul Martin a très bien exprimé, en affirmant, en réaction aux engagements de Stephen Harper : "Nous ne construirons pas un Canada fort en affaiblissant le gouvernement fédéral". Exactement le genre de propos qui hérisse les Québécois.
Cette prise de position conservatrice, quand même prévisible, introduit une autre donnée dans l'équation électorale. Les Québécois, n'ont pas d'atomes crochus avec Stephen Harper, qu'ils trouvent trop à droite. Mais obnubilés comme ils le sont par le déséquilibre fiscal, ils ne seront certainement pas insensibles au fait qu'un politicien fédéral reconnaisse son existence et promette de le régler.
Ce n'est pas assez pour faire des conservateurs une alternative au Bloc québécois, mais c'est assez pour positionner le PC comme le parti fédéraliste le plus ouvert aux provinces et pour affaiblir le monopole sur l'unité canadienne que prétend avoir le parti libéral.
Cela montre également qu'il est loin d'être évident qu'une victoire conservatrice serait nécessairement, comme le croient certains, le scénario du pire dont rêveraient les souverainistes. Les conservateurs issus du courant réformiste ne sont pas des amis du Québec. Mais il existe manifestement un terrain d'entente sur la vision du Canada.
Cela m'amène d'ailleurs à aborder un sujet un peu tabou. Qu'est-ce que cela donnerait si le Canada était dirigé par un vrai Canadien anglais provenant d'une province anglophone, sans nécessairement voir M. Harper dans ce rôle.
Depuis 1969, le Canada n'a été dirigé que par des Québécois : Pierre Trudeau, Brian Mulroney, Jean Chrétien et Paul Martin. Cette domination québécoise sur la politique fédérale qui dure depuis 36 ans, brièvement interrompue par les neuf mois au pouvoir de Joe Clark, les deux mois de John Turner et les quatre mois de Kim Campbell.
Cette anomalie, qui devrait être intolérable pour les Canadiens des autres provinces, s'explique essentiellement par le fait qu'une victoire à Ottawa n'était possible que si l'on avait conquis le Québec. La domination du Bloc au Québec libère les partis nationaux de cette obligation.
En plus du fait qu'il serait sain, sur le plan démocratique, que le Canada anglais produise aussi des leaders, un premier ministre anglophone aurait peut-être un recul et un détachement salutaires, pourrait plus facilement parler au nom du reste du Canada.