Michel David
Le Devoir
Édition du mardi 6 juin 2006
Hier, à l'Assemblée nationale, Louise Harel a pris prétexte des rumeurs d'élections générales à l'automne pour dresser le "tableau noir" des promesses non tenues du gouvernement Charest.
On le devine, le bilan était accablant dans tous les domaines : fiscalité, santé, économie, etc. Sans parler de la manière libérale de gouverner, caractérisée par la confrontation systématique avec tous les groupes de la société québécoise et une soumission complète au gouvernement Harper.
La leader parlementaire de l'opposition, Diane Lemieux, a enchaîné avec le rappel des initiatives controversées prises au cours des trois dernières années : les subventions aux écoles privées juives, le CHUM, la réforme des CPE, les compressions dans l'aide financière aux étudiants, les défusions municipales, la fermeture du zoo de Québec, les cours d'histoire, la SAQ, le mont Orford, etc.
Tout cela était parfaitement prévisible, direz-vous. Le rôle de l'opposition est précisément de s'opposer et, à l'approche des élections, il faut s'attendre à ce qu'elle noircisse le bilan du gouvernement.
Sans doute, mais ce n'est pas le discours électoral qu'est censé tenir le PQ. Depuis la "saison des idées" et le congrès de l'an dernier, le gouvernement d'une simple province n'intéresse plus le PQ. Il a maintenant un "projet de pays [qui] sera l'enjeu de la prochaine élection".
Or ni durant le débat sur sa motion de censure ni en point de presse, la chef de l'opposition n'a prononcé le mot "souveraineté". Pas une seule fois. Diane Lemieux non plus. L'omission est de taille. Je sais bien qu'on peut marcher tout en mâchant de la gomme, mais plus au PQ. Depuis un an, on ne peut que marcher vers la souveraineté.
Mme Harel avait bien pris soin de situer son intervention dans une perspective préélectorale. Se pourrait-il que, sans renoncer à son option, le PQ envisage maintenant de faire d'abord campagne sur le bilan des libéraux et d'offrir à la population une alternative de "bon gouvernement"?
Si les services sociaux sont menacés par le sous-financement qu'impose le carcan fédéral, pourquoi ne pas avoir demandé à François Legault de plaider les avantages financiers de la souveraineté? Après tout, son étude sur les finances publiques d'un Québec souverain sert d'armature à tout le programme du PQ.
Son collègue de Joliette, Jonathan Valois, porte-parole en matière d'affaires intergouvernementales, ne s'est pas attaqué directement au fédéralisme, mais a plutôt reproché à Jean Charest de ne pas chercher à le renouveler dans le sens des intérêts du Québec, comme ses prédécesseurs ont tenté de le faire. À entendre M. Valois revenir sur le scandale des commandites et Option Canada, c'était à se demander s'il ne s'était pas trompé de campagne. Lui non plus n'a pas parlé de souveraineté.
L'Assemblée nationale est la principale vitrine dont dispose l'opposition, même si André Boisclair n'y est pas. Assez curieusement, ceux qui y parlent le plus souvent de souveraineté sont les libéraux, qui ne manquent aucune occasion de dénoncer l'"obsession" de leurs adversaires.
Hier, c'était au tour du ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, de déplorer l'immobilisme auquel le PQ condamne le Québec en reportant la solution de tous les problèmes au jour où il deviendra souverain. La population est peut-être insatisfaite de la gestion des libéraux, mais serait-ce mieux de ne pas être gouverné du tout?
Que les élections aient lieu à l'automne ou au printemps 2007, il est trop tard pour que le PQ songe à modifier son programme. De toute manière, l'exercice serait beaucoup trop déchirant. En revanche, durant la prochaine campagne, M. Boisclair sera libre de tenir le discours qu'il voudra. Celui de Mme Harel était nettement plus convaincant que les professions de foi répétées de son chef dans un programme qui lui a été imposé.
En point de presse, Mme Harel a tout de même eu un peu de mal à expliquer pourquoi le chef d'un gouvernement qui a perdu la confiance de la population, comme elle le soutenait dans sa motion de censure, prendrait le risque de précipiter les élections.
Un gouvernement aussi impopulaire ne préférera-t-il pas attendre de voir si le temps n'arrangera pas les choses? "C'est une bonne question", a-elle convenu, avant d'ajouter que M. Charest doute peut-être de ses chances d'arriver à des résultats acceptables dans le dossier du déséquilibre fiscal.
Pourtant, le rapport du comité fédéral sur la péréquation, qui a été rendu public hier, serait plutôt de nature à l'encourager. En incluant la moitié des ressources naturelles non renouvelables dans le calcul, comme le recommande le comité, le Québec ferait un gain de 650 millions.
Autre question embêtante : si le gouvernement Charest est à ce point honni, comment expliquer que le PQ ait autant de mal à le distancer? Serait-ce qu'il y a un problème avec le chef? Non, non, bien sûr.
Il est vrai que le gouvernement donne présentement l'impression de vouloir régler d'ici à l'ajournement de juin des problèmes qui risqueraient de le hanter durant une campagne électorale à l'automne.
L'imposition du bâillon est devenu si routinière qu'une fin de session sans suspension des règles habituelles de fonctionnement de l'Assemblée nationale est elle-même devenue l'exception. En décembre dernier, on avait profité de la loi spéciale décrétant les conditions de travail des employés de l'État pour imposer du même coup la réforme des services de garde.
Cette fois-ci, le projet de loi autorisant la vente d'une partie du parc du Mont-Orford sera vraisemblablement adopté dans la foulée de la loi spéciale qui fixera la rémunération des médecins spécialistes. André Boisclair pourra ajouter cela au tableau noir.
Remarquez, malgré les cris d'indignation, les partis d'opposition ne détestent pas que les gouvernements ferment certains dossiers avant de partir.