Le Bloc en congrès - La gauche restera-t-elle fidèle au Bloc québécois?

Le NPD entend faire une percée auprès d'une clientèle nationaliste

Hélène Buzzetti
Le Devoir
Édition du samedi 5 et du dimanche 6 avril 2003

Tout de suite après son élection à la tête du NPD, Jack Layton s'est engagé à faire une percée au Québec en s'associant à son ex-adversaire, le candidat défait Pierre Ducasse. Hasard ou stratégie, c'est son homme de main québécois qu'il a envoyé ce week-end à Montréal pour écouter ce qui se dit au congrès du Bloc québécois.

Ils sont près d'un millier réunis à Montréal ce week-end pour le congrès du Bloc québécois. Parmi eux, un observateur qui risque d'attirer quelque peu l'attention des caméras : Pierre Ducasse, ce Québécois qui avait pris part à la course au leadership du Nouveau Parti démocratique et fait si bonne impression. Il espère faire faire une percée à son parti au Québec en courtisant... l'électorat cible du Bloc!

La présence de M. Ducasse au congrès bisannuel bloquiste n'est pas anodine. M. Ducasse fait le pari que sur la scène fédérale, il se produira un phénomène équivalent à ce qui a mené à l'émergence de l'Union des forces progressistes sur la scène provinciale. En un mot, il croit que les militants sociaux-démocrates dans l'âme en ont assez de subordonner leurs idéaux à la question nationale. Ils veulent faire éclater cette dichotomie caractéristique de la scène politique québécoise pour pouvoir être à gauche sans concession ou, plus crûment, être progressiste sans voter pour le Bloc québécois. Et M. Ducasse croit que le NPD est maintenant prêt à piloter ce changement.

"Après Ed Broadbent, l'establishment du parti pensait qu'il n'y avait à peu près rien à faire avec le Québec : l'échec de Meech, la montée du Bloc...", expliquait M. Ducasse il y a deux semaines. "Ça, c'est changé. Je sens une réceptivité."

Selon M. Ducasse, plusieurs leaders syndicaux québécois qu'il aurait joints au cours des dernières semaines se seraient montrés ouverts à son discours.

S'il dit vrai, cette approbation n'est pas encore publique. Invités à partager avec Le Devoir leur lecture de la scène politique fédérale, les chefs des centrales syndicales du Québec se montrent encore sceptiques en ce qui a trait à la force d'attrait réelle du NPD au Québec. Mais plusieurs n'en reconnaissent pas moins que le Bloc québécois n'est pas le parti de gauche qu'ils souhaiteraient.

"On ne voit pas nécessairement le Bloc comme un parti de gauche, il est un peu plus à droite [que ça]", dit la présidente de la Centrale des syndicats du Québec, Monique Richard.

"Dans le fond, c'est ça, le NPD, c'est un parti de gauche. Le Bloc québécois n'est pas un parti de gauche", lance Michel Sawyer, président du Syndicat de la fonction publique du Québec. "C'est là l'enjeu, et c'est ça qu'ils doivent développer, prouver qu'ils ont une appartenance au Québec. Et s'il sont capables de se démarquer, ils peuvent aller chercher une partie du vote du Bloc québécois."

Aucun, y compris le président de la FTQ, Henri Massé (la présidente de la CSN n'a pas voulu se prêter à l'exercice), n'est prêt à donner son appui au parti de Pierre Ducasse. Tous justifient leur grande réticence par le caractère très centralisateur du NPD et par son incapacité à traduire en gestes son discours en théorie ouvert aux revendications québécoises.

"Le NPD a un "move" important à faire à l'égard du Québec. Sinon, pour nous, l'alternative, c'est le Bloc québécois", résume M. Simard. Mais M. Sawyer, qui insiste pour dire qu'il parle en son nom et n'engage pas toute sa centrale, se dit ouvert à prêter l'oreille. "Dans le fond, on se sent coincés par l'aspect national et par l'aspect de gauche, progressiste, proche des travailleurs, des syndicats, de la classe ouvrière. Cette démarcation ne s'est pas véritablement faite, c'est évident."

Le principal intéressé, le chef bloquiste Gilles Duceppe, ne se sent pas concerné par le dossier. Le NPD ne lui fait pas peur. "Je respecte toujours mes adversaires, mais je ne le crains pas, insiste-t-il en entrevue. On n'est pas menacés par ça. Ils sont sous les 3 % dans les sondages au Québec. Ils ont fini derrière le Bloc Pot dans les comtés aux dernières élections."

M. Duceppe croit que les gens se trompent à propos du NPD. "C'est un parti bien plus populiste que de gauche. Sur les armes à feu, ils sont complètement divisés à cause de l'appui des fermiers en Saskatchewan." "La preuve, c'est le terrain qu'ils ont perdu dans l'Ouest. L'électorat du NPD est devenu l'électorat allianciste. C'est du populisme", martèle-t-il.

M. Duceppe continue la charge. Il accuse le NPD d'être responsable de l'absence d'une loi anti-briseurs de grève au niveau fédéral. Le député bloquiste Louis Plamondon pilotait une telle loi au Parlement. Elle a été défaite par 18 voix en 1990. "On l'aurait gagnée n'eût été de l'attitude farouchement chauvine du NPD qui, au lieu d'envoyer ses 43 députés voter, n'en a envoyé que 18 le jour du vote pour ne pas appuyer une motion du Bloc québécois, et ce, au détriment des travailleurs", se rappelle M. Duceppe avec autant de fureur.

Il rappelle aussi que lors de la grève du rail, le NPD avait changé son fusil d'épaule à la dernière minute et appuyé la loi spéciale de retour au travail présentée par le gouvernement libéral pour ne pas s'aliéner son électorat rural. "C'est populiste pas pire, ça !"

Et puis, évidemment, toute la question nationale reste un boulet pour le NPD, croit M. Duceppe, qui rappelle que le caucus néo-démocrate a appuyé la loi C-20 du gouvernement de Jean Chrétien sur la clarté référendaire. Les chefs syndicaux sont d'accord. Mais M. Sawyer n'en pense pas moins que si le NPD parvient, comme Pierre Ducasse pense pouvoir le faire, à s'affranchir de cette image, alors son appui au Bloc ne serait plus automatique. "Si le NPD avait une identification québécoise, je pense qu'à certains égards, ce ne serait pas toujours simple de savoir pour qui voter au fédéral", résume-t-il.

Bon joueur, M. Duceppe reconnaît les talents de M. Ducasse, déplorant toutefois son choix d'affiliation. "La meilleure place pour lui, ce serait dans un parti qui a des chances d'être au pouvoir ou d'être élu." Un peu plus et il lui tend la main...