Le mardi 25 octobre 2005

Un Québec lucide? Pas sûr!

Jean-Guy Dubuc
La Voix de l'Est
Granby

Il semble bien qu'on en soit très loin... Et même qu'on n'y parviendra peut-être jamais. Pour une simple raison: les intérêts individuels couvrent le regard qui voudrait se porter sur la collectivité, d'aujourd'hui et de demain. Le manifeste présenté par Lucien Bouchard et ses onze collègues en fait la preuve: loin de faire l'unanimité, il crée la discorde. Il faut arriver à la conclusion que les Québécois sont socialement beaucoup trop éparpillés pour consentir, ensemble, à une solution commune.

Plusieurs refusent l'argument de départ: "Nos finances publiques sont à sec (...) L'opinion publique doit se mobiliser et aider nos politiciens à se sortir du trou." Les aider? Je t'en fous!

Bien peu de gens avaient eu le temps de lire le document en question que tout le monde donnait son opinion sur les ondes des médias qui ont donné la parole à leurs auditeurs. De toute évidence, les intérêts sont politiques, idéologiques ou économiques. Mais toujours liés à la personne qui intervient. Ce qui a donné lieu à des condamnations radicales, absolues, sans nuances, bien éloignées des vues des auteurs qui, plus souvent qu'autrement, étaient condamnés sans appel. Vous cherchez un minimum de lucidité; attendez-vous à un maximum d'agressivité.

Avec les procès d'intention et les jugements sur les personnes. Par exemple, chez Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, qui voit là une thèse du "fan club de La Presse et de Paul Desmarais". C'est le premier problème des Québécois: condamner le messager quand on n'aime pas le message. À la FTQ, Henri Massé a évidemment exprimé son désaccord: on se souvient qu'il avait fait de même à la sortie du rapport Ménard sur les coûts de la santé, dénonçant le document avant même qu'il soit rendu public. Pas facile d'espérer la lucidité des syndicats quand leurs chefs portent des lunettes aussi fortement teintées.

Si on ne croit pas à la qualité des signataires du manifeste, on a un sérieux problème. Aussi bien dire qu'on retire toute valeur professionnelle à nos experts de toutes les disciplines. Au PQ, on s'est raidi et ça se comprend: un ancien premier ministre et un ancien ministre péquistes ont apposé leur nom à côté de celui d'économistes, d'universitaires et de gens d'affaires qu'ils considèrent comme crédibles et respectables. En pleine course à la direction, les candidats ont du mal à prendre position sur des questions qu'ils n'osent tout simplement aborder. Faut dire que leur campagne ne vise que leurs membres. Pourtant, l'avenir du Québec est présent à chaque ligne du manifeste Bouchard. Mais le PQ ne pense, actuellement, qu'à la date du prochain référendum. Si on pouvait retenir les passions faciles, un moment, pour s'attaquer à des questions qui touchent tous les Québécois.

Certains peuvent encore se souvenir de Charles de Gaulle qui avait dit: "La France est divisée en 52 millions de Français..." Et une autre fois: "Comment voulez-vous gouverner un pays qui compte 350 sortes de fromage?" Ou un État qui compte sept millions d'intérêts individuels?

Les syndicalistes sont contre le manifeste parce qu'il leur reproche leur immobilisme social; les étudiants à cause d'un éventuel dégel des droits de scolarité; les progressistes parce qu'ils y voient une démarche néo-libérale; les indépendantistes parce qu'ils y trouvent des idées de Charest, de Dumont ou d'autres ennemis; les consommateurs à courte vue ont peur de l'augmentation des coûts de l'électricité; d'autres disent que le document est alarmiste, qu'on n'a pas besoin de diminuer la dette, que les générations futures sauront soigner leurs vieux, leurs pauvres et leurs malades, etc. Bref, tout le monde s'entend sur une chose: on veut tout avoir sans rien payer. Pour la lucidité, vous repasserez!

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