Québec lucide, Québec sclérosé
Claude Picher, La Presse Affaires
22 octobre 2005
Fidèle à ses habitudes, la go-gauche québécoise a inondé d'anathèmes et d'injures personnelles les auteurs du manifeste Pour un Québec lucide, qui ose remettre en question les dogmes du petit catéchisme syndical. "Prétentieux et tendancieux", proclame Réjean Parent, le chef de la Centrale des syndicats du Québec. "Néoconservateur et paternaliste", ajoute François Vincent, de la Fédération étudiante universitaire. "Crisse de gang de têtes enflées", tranche l'inénarrable comptable Léo-Paul Lauzon.
Pourtant, le manifeste signé par Lucien Bouchard et son groupe de réflexion pose des questions hautement pertinentes. Il n'y a aucun doute que le Québec se dirige vers des lendemains difficiles. Tous les indicateurs pointent en ce sens. Si les Québécois refusent de voir la réalité en face et de débattre ouvertement, lucidement et courageusement de la dette publique, du déclin démographique, de la rigidité du marché du travail, de l'apport du secteur privé, ils se tirent collectivement dans le pied.
Il est parfaitement exact que les Québécois comptent parmi les citoyens les plus pauvres de l'Amérique du Nord. Sur les 60 gouvernements nord-américains (10 provinces canadiennes et 50 États américains), le Québec se classe au 53e rang pour ce qui est du produit intérieur brut (PIB) par habitant. Les Québécois ne le savent peut-être pas, mais ils sont plus pauvres que les habitants de la Louisiane, du Kentucky, de la Caroline du Sud ou de l'Alabama, pour ne nommer que ceux-là.
Il est parfaitement exact que la dette publique du gouvernement du Québec, calculée sur une base par personne, est la plus élevée d'Amérique du Nord. Il est parfaitement exact que les contribuables québécois sont les plus taxés en Amérique du Nord.
Il est parfaitement exact que le Québec a un grave problème démographique. En 2050, la population québécoise sera de 7,8 millions, à peine 300 000 de plus que maintenant. Les Québécois sont déjà entourés par une mer d'anglophones. Ils ne comptent actuellement que pour 2,2% de la population du Canada et des États-Unis. En 2050, cette proportion ne sera plus que de 1,8%.
De toute évidence, il faut être aveugle ou inconscient pour nier que quelque chose ne tourne pas rond.
Les auteurs du document rappellent, à juste titre, qu'il n'y a pratiquement plus moyen, au pays du Québec, de parler de solutions innovatrices. "Le discours social québécois", écrivent-ils, "est dominé par des groupes de pression de toutes sortes, dont les grands syndicats, qui ont monopolisé le label 'progressiste' pour mieux s'opposer aux changements qu'impose la nouvelle donne".
C'est dit poliment. En réalité, la go-gauche québécoise, en se refusant même à discuter du déficit zéro, du remboursement de la dette, des enjeux de la mondialisation, de l'émergence des concurrents asiatiques, de la générosité des programmes sociaux, du dégel des droits de scolarité, des partenariats public-privé, de l'apport du secteur privé en santé, entre autres, s'enferme de plus en plus dans une rhétorique rétrograde et sclérosée.
Le manifeste propose des solutions courageuses.
Celle qui retient le plus d'attention, et risque de susciter le plus de controverse, concerne la hausse "à la fois substantielle et progressive" des tarifs d'électricité.
Le bon sens même nous indique que c'est une chose qui aurait dû être faite depuis longtemps.
Le maintien artificiel des tarifs à des niveaux extrêmement bas, depuis 40 ans, est sans doute une des plus grandes erreurs collectives des Québécois. Certes, on peut comprendre pourquoi cela a été fait. Le Québec a des ressources hydroélectriques fabuleuses, et il a toujours été facile, pour les politiciens de tous les partis, de jouer les populistes en bradant l'électricité à bas prix, ce qui revient à subventionner les consommateurs.
Ce faisant, on a contribué à compromettre la capacité financière d'Hydro-Québec, à réduire son dividende annuel, à freiner ses immobilisations, à augmenter la dette publique, à limiter les possibilités d'exportations et de profits additionnels. En prime, on a encouragé les consommateurs au gaspillage. Avec des prix qui comptent parmi les plus bas en Amérique du Nord, comment se soucier d'économies d'énergie?
On peut facilement penser que si le Québec, après la nationalisation de l'électricité, avait pratiqué les prix du marché, la dette publique serait aujourd'hui insignifiante ou inexistante, et que le gouvernement disposerait de sept milliards de plus par année (ce qu'il paie actuellement en intérêts) pour l'éducation, la santé, le réseau routier, les programmes sociaux.
Le document propose aussi de s'attaquer à la dette, de réformer le régime fiscal en diminuant les impôts sur le revenu et en augmentant la taxe de vente, de remplacer des programmes sociaux complexes et souvent inefficaces par un revenu minimum garanti, de dégeler les droits de scolarité.
Surtout, les Québécois sont conviés à se "défaire de la méfiance malsaine qui s'est développée dans certains milieux à l'égard du secteur privé". Il sont invités à s'ouvrir au changement.
"La moindre évolution dans le fonctionnement de l'État, le moindre projet audacieux, le moindre appel à la responsabilité sont accueillis par une levée de boucliers, une fin de non-recevoir, au mieux par l'indifférence", constatent les auteurs.
Le manifeste Pour un Québec lucide ne compte que 10 pages. Le texte est de lecture facile et accessible. Pourquoi, chers lecteurs, ne pas vous en faire une idée par vous-mêmes? Pour un accès direct et gratuit au document, il suffit de taper www.pourunquebeclucide.com Vous pourrez ensuite juger en toute connaissance de cause s'il s'agit là de l'oeuvre d'une "crisse de gang de têtes enflées"...