L'électricité, une mine d'or dilapidée?

Francis Vailles, La Presse Affaires
24 février 2004 - 08h05

Dans son rapport, le Comité stratégique sur le développement économique, mis sur pied par La Presse, fait plusieurs propositions. Cette semaine, nous revenons sur certaines d'entre elles.

Les acteurs de la scène socio-économique à qui nous avons parlé s'entendent sur une chose: l'hydroélectricité est une mine d'or, mais le Québec gaspille cette ressource en la vendant à un prix ridiculement bas.

L'idée de créer un fonds voué au développement du Québec avec les revenus d'Hydro-Québec plaît à la plupart, qu'il s'agisse de Pierre Fortin, de Marcel Côté ou de François Rebello, bien qu'ils divergent d'opinion sur son utilisation.

Samedi, La Presse a publié le rapport du Comité stratégique sur le développement économique du Québec. Ce comité propose notamment d'augmenter progressivement les tarifs d'Hydro de 65% et d'injecter les 4 milliards de dollars de revenus annuels ainsi dégagés dans un fonds consacré aux infrastructures. Le Comité s'est inspiré du Heritage Fund albertain, créé avec une partie des redevances du pétrole et dont la valeur frôle les 12 milliards.

Jean-François Lisée, l'ex-conseiller de Lucien Bouchard et de Jacques Parizeau, accueille favorablement le rapport, même s'il ne partage pas toutes ses conclusions.

Il remonterait les tarifs d'Hydro d'un seul coup au niveau de ceux des Ontariens et utiliserait tout l'argent dégagé pour réduire les impôts des Québécois, avec certains ajustements pour les plus pauvres et les entreprises à risque. "Ça améliorerait la compétitivité fiscale du Québec", explique M. Lisée, chercheur au Centre de recherche sur les politiques et le développement social.

La forte hausse de tarifs aurait pour effet de rendre les Québécois plus économes et diminuerait leur consommation de 10,3 térawattheures, selon des estimations, soit environ 5% de la production d'Hydro.

Selon M. Lisée, cet excédent devrait servir à l'exportation, dont les revenus pourraient engraisser un Heritage Fund à la québécoise. "J'aime l'idée d'utiliser ce gisement de richesse. Mais s'en servir pour réduire les impôts serait politiquement plus facile à vendre", dit-il.

Gilles Taillon, président du Conseil du patronat du Québec (CPQ), financerait également le fonds avec les revenus d'exportation. "Il faut faire payer les étrangers pour notre développement", dit M. Taillon, qui juge toutefois beaucoup trop forte la hausse de 65% des tarifs.

Rappelons que les revenus d'exportation sont en chute libre, faute d'énergie disponible. En 2002, Hydro a vendu 12,6 térawattheures sur les marchés extérieurs, ce qui lui a rapporté 1 milliard de dollars. L'année suivante, les ventes ont été de seulement 4 térawattheures et ont rapporté 600 millions. Cette année, Hydro prévoit être un importateur net.

"La pire erreur économique du Québec"

L'économiste Marcel Côté, du Groupe Secor, estime que l'utilisation massive de l'énergie d'Hydro-Québec pour chauffer les résidences est la pire erreur économique du Québec, et de loin. "On prend une énergie noble et coûteuse pour le chauffage, une utilisation qui n'ajoute aucune valeur."

C'est comme si on utilisait un beau madrier de chêne pour faire des montants de 2X4 pour la structure d'une maison, montants qui sont habituellement en épinette, beaucoup moins coûteux. "Les faibles tarifs sont l'équivalent d'une subvention au chauffage", dit-il.

Pour chauffer les maisons, M. Côté croit qu'il faut recourir au gaz naturel, comme ailleurs dans le monde. Et la pollution? "L'environnement est un problème global et non local. L'hydroélectricité excédentaire pourrait être vendue aux Américains et remplacerait ainsi le charbon, bien plus polluant que le gaz naturel", dit en substance M. Côté.

François Rebello, directeur du Groupe Investissement responsable, estime qu'il faudrait utiliser seulement les revenus d'un tel fonds (intérêts, dividendes, gains en capital) et non le capital même. Les revenus éventuels devraient toutefois être dirigés vers le secteur de la santé, dont les dépenses s'accroissent sans cesse avec le vieillissement des baby-boomers. "Les infrastructures ne constituent pas une priorité comme la santé. À long terme, il faut prévoir un meilleur financement de la santé pour ne pas avoir à réduire les budgets de secteurs comme l'éducation", dit-il.

Pour l'économiste Pierre Fortin, la première chose à faire est d'imposer un moratoire sur le développement des alumineries. Cette industrie est très énergivore et crée peu d'emplois. "C'est imbécile d'avoir gelé les tarifs d'électricité durant six ans", dit-il.

Cela dit, la proposition du comité de doper les tarifs d'Hydro est politiquement suicidaire et donc utopique, croit M. Fortin. Déjà, toute modeste proposition de hausser les tarifs de 3 %, pourtant l'équivalent de 60 $ par année par famille, créé un tollé.

LE HERITAGE FUND ALBERTAIN, UN MODÈLE POUR LE QUÉBEC?

Fondation: 1976

Financement: Jusqu'en 1987, le fonds a notamment été financé par les redevances des ressources naturelles (pétrole). Aujourd'hui, le fonds s'accroît au rythme de ses placements, composés à 34% de titres à revenus fixes, à 55% d'actions et à 11% d'immobilier et d'autres éléments.

Valeur aujourd'hui: 11,9 milliards de dollars

Investissements: Les revenus du fonds ont engendré 25 milliards de dollars d'investissements depuis 27 ans.

Objectif d'origine:

1 Épargner pour l'avenir

2 Diversifier l'économie albertaine

3 Améliorer la qualité de vie des Albertains

Projets: Au fil des années, le fonds a notamment servi à financer certains projets d'infrastructures légères (parcs, librairies, etc.), la recherche médicale et l'éducation. Réforme En 1997, le Fonds a été restructuré. Désormais, il ne peut plus être utilisé par le gouvernement pour faire directement du développement économique ou des investissements de nature sociale.

Source : gouvernement de l'Alberta