Le mercredi 25 janvier 2006
Camp souverainiste: Un passage délicat se dessine
Denis Lessard
La Presse
Québec
Avec moins de suffrages exprimés, le Bloc québécois pouvait se consoler avec les percées sans précédent dans les circonscriptions de Montréal, des circonscriptions allophones où jamais les souverainistes n'avaient connu de succès.
La formule s'est répétée à satiété hier dans les médias. D'abord par le chef bloquiste, Gilles Duceppe, par André Boisclair et bien des ténors souverainistes qui analysaient les résultats de lundi soir.
Or, quand on y regarde de plus près, ce n'est pas l'appui au Bloc qui s'est gonflé subitement dans ces circonscriptions, mais les voix fédéralistes qui, tout à coup, se sont fragmentées, divisées entre conservateurs et libéraux. Dans Jeanne-Le Ber, le Bloc avait obtenu 41% des voix en 2004, Thierry St-Cyr avait fini deuxième à moins de 100 voix de Liza Frulla. Cette fois, le même candidat a pu gagner avec 40% des suffrages exprimés, Mme Frulla a récolté 35% et le candidat conservateur a doublé son score de 2004 avec 12%.
Même tableau dans Ahuntsic, avec les mêmes candidats qu'en 2004. La bloquiste Maria Mourani avait fini deuxième avec 41% des suffrages, elle a gagné hier avec 39% parce que la libérale a vu sa base réduite à 37%, grugée par les conservateurs. Dans Papineau, la victoire de Vivian Barbot, candidate bloquiste, la première femme de couleur qu'envoie le Québec aux Communes, est une copie conforme des deux autres circonscriptions. Mme Barbot gagne avec 41% des voix parce que le libéral Pierre Pettigrew, qui a obtenu 38% des voix, a dû composer avec la montée même modeste du PC, passé de 5 à 8% des suffrages.
Pour Jean-François Lisée, le courant souverainiste a pour la première fois réussi à faire élire une série de candidats issus de l'immigration, ce qui devrait multiplier ses chances dans les communautés culturelles, aux prochains scrutins.
Mais chez d'autres stratèges péquistes, les résultats de lundi soulèvent bien des interrogations. Pour un proche de M. Boisclair, il est "trop tôt" pour penser ajuster le programme adopté par le PQ en juin, qui prévoit un référendum "le plus tôt possible dans le mandat", mais la chute des appuis au Bloc, passés de 49 à 42% des suffrages en 18 mois, demandera davantage d'analyse. L'engagement du programme ne signifie pas que le référendum se tiendra au lendemain des élections, a expliqué hier le député péquiste Jean-Pierre Charbonneau.
D'autant plus que durant la campagne qui vient de finir, le Bloc québécois flottait sur une conjoncture idéale. Le scandale des commandites était encore frais à la mémoire des électeurs. L'enquête de la GRC sur les délits d'initiés, la controverse autour d'Option Canada, Gilles Duceppe n'aurait pu rêver meilleur plan de match. Dans un contexte idéal, avec toutes les "conditions gagnantes", le Bloc se rapproche de ses scores de novembre 2000 (40%) et de juin 1997 (38%), au moment où bien des péquistes s'interrogeaient ouvertement sur la pertinence de ce parti, en régression à Ottawa.
Contre des victoires surprise dans des circonscriptions traditionnellement acquises aux libéraux, le Bloc a encaissé des défaites dans des circonscriptions francophones qui normalement devraient lui être acquises. Au surplus, des députés avantageusement connus, qui promettaient de faire une longue carrière politique, comme Richard Marceau dans Charlesbourg ou Christian Simard dans Limoilou, ont été battus.
Même Gilles Duceppe qui pouvait jusqu'ici se positionner comme le Grand Timonier du mouvement souverainiste en prend pour son grade. Il faut prévoir que certain de ses députés verront le score de lundi comme un mauvais présage et lorgneront Québec. Mauvaise nouvelle pour André Boisclair qui voulait renouveler l'équipe péquiste à l'Assemblée nationale.
L'appui tacite de Jean Charest aux conservateurs n'a pu changer autant la donne; l'apparition d'une tête de pont conservatrice au Québec indique que bon nombre de Québécois souhaitent que les relations se normalisent entre Québec et Ottawa.
Chez les vétérans péquistes, on souligne aussi le mystère qui entoure les courants d'opinion à Québec. Dans cette région seulement, des gens sans l'ombre d'une organisation peuvent être élus sur un courant de sympathie- André Arthur dans Portneuf a réédité l'exploit d'André Boucher au municipal en novembre.
Avant les élections provinciales de 2003, la région de Québec était une mer bleue, au provincial comme au fédéral où seul le libéral Michel Després avait survécu. Depuis hier, aux deux paliers, il ne reste que trois souverainistes- Maltais et Rosaire Bertrand à Québec, et Christiane Gagnon à Ottawa! "À Québec, le défi est immense, on ne le cache pas", confie un proche d'André Boisclair. Cette région, le centre nerveux de l'administration publique québécoise, aurait pourtant le plus à gagner de la souveraineté. Déjà lors du référendum de 1995, à Québec, le OUI, avec seulement 51%, avait fait bien en deçà de la cible pour une région francophone. "Il y a un conservatisme social, les gens sont plus méfiants qu'ailleurs devant les tendances qui viennent de Montréal", explique Jean-François Lisée, estimant que, dans Québec, "les nationalistes conservateurs se sont senti libres d'appuyer les conservateurs". "Il faudra que le PQ propose un projet qui rejoint ces nationalistes", souligne-t-il.
La pression peut rapidement se trouver sur les épaules de Jean Charest. M. Harper sera sous observation avec un caucus de toutes les tendances de droite. Il faut prévoir que Jean Charest fasse tout son possible pour maintenir Stephen Harper dans une situation confortable. Il s'écoulera pas du temps avant que le Québec fasse pression pour obtenir le règlement des problèmes du déséquilibre fiscal et de la présence du Québec dans les organismes internationaux.