Le mercredi 26 octobre 2005
"Toé, tais-toé"
Alain Dubuc
La
Presse
Montréal
Il est fascinant, et désolant, de voir comment a été reçu Pour un Québec lucide, le manifeste signé par Lucien Bouchard et ses acolytes. Cet accueil illustre parfaitement la nature du mal québécois et les causes de l'immobilisme qui nous afflige.
En principe, un texte comme celui-là, que l'on peut définir comme un pavé dans la mare, devrait susciter un débat, avec des partisans et des adversaires, avec des désaccords, soit sur le diagnostic, soit sur le pessimisme de la démarche, soit sur la nature des solutions, soit sur les valeurs qu'elles véhiculent. C'est ce qu'on appellerait un débat d'idées.
Mais au Québec, il n'y a pas de place pour les débats d'idées. Au lieu de discuter et de critiquer, on condamne. Les réactions au manifeste ressemblent à s'y méprendre au "Toé, tais-toé!" du regretté Maurice Duplessis, où les menaces et le rappel à l'ordre suffisaient à faire taire ceux qui s'écartaient du droit chemin.
Les grands prêtres ont changé, les dogmes ne sont plus les mêmes, mais le dogmatisme, lui, rappelle étrangement celui qui a étouffé le Québec pendant si longtemps, avec ses professions de foi, ses condamnations, ses inquisiteurs, qui s'acharneront sur ceux qui cherchent à critiquer l'ordre établi et remettre en cause le modèle qui tient maintenant lieu de religion d'État.
Je dois avouer que je prends de façon assez personnelle les attaques que subissent les auteurs de ce manifeste, parce que les idées exprimées dans ce texte sont les mêmes que celles que je défends depuis des années, sur le déclin du Québec, son impasse fiscale, le côté contre-productif de certains choix, comme le gel des frais des scolarité ou celui des tarifs d'électricité.
Dans un premier temps, ce texte, même si il est sombre, même s'il appelle à des virages et à des efforts, a spontanément été bien accueilli par M. et Mme Tout-le-monde, pas fous, qui savent bien que tout ne tourne pas rond et qu'il faudra un jour faire quelque chose.
Mais cette réaction initiale a vite été étouffée quand est venue la condamnation quasi-unanime de ceux qui contrôlent les débats publics au Québec, occupent les scènes, monopolisent les micros: les professionnels de la réaction, toujours les mêmes, issus surtout d'une mouvance syndicalo-populaire qui, grâce à l'appui complaisant des médias, peut compter sur une visibilité dépassant largement son poids réel dans la société. Qui ont voulu tuer dans l'oeuf les idées du manifeste avec des procédés qui s'inspirent d'une logique totalitaire.
D'abord, l'insulte. Plutôt que de s'attaquer aux idées, on a tiré sur les messagers, on a critiqué Lucien Bouchard, de façon parfois odieuse, on a spéculé sur ses motivations, on a cherché un quelconque complot dans la démarche. Y a-t-il quelque chose de scandaleux à ce que Lucien Bouchard se soit entouré de quelques personnes pour sensibiliser les citoyens à un problème qui le préoccupe? Quelqu'un qui a été premier ministre cinq ans, qui a été élu et aimé des électeurs, a gagné le droit de se prononcer sur des sujets d'intérêt public, surtout s'il le fait en dehors du débat partisan. Et surtout quand on sait que M. Bouchard a été l'auteur de la seule réforme publique majeure du dernier quart de siècle, le déficit zéro.
Ensuite, la stigmatisation, marquer les idées au fer rouge pour les priver de leur légitimité. Au Québec, la chose est assez facile. Il suffit de coller l'étiquette de néo-libéral à une idée ou un projet pour le tuer dans l'oeuf. Bien sûr, une bonne dose d'ignorance peut aider. Parce que le vrai néo-libéralisme, le refus de l'État et le dogme du marché, comme celui de Mme Thatcher, est à mille lieues de la pensée de M. Bouchard et de ses amis. Le manifeste s'inscrit en fait dans un courant de centre-droite, proche de celui des gouvernements Mulroney, à Ottawa, ou Bouchard, à Québec, un conservatisme fiscal qui ne remet pas en cause la légitimité de l'État. Traiter de néo-libéraux des gens qui proposent un régime de revenu minimum garanti est tout à fait loufoque.
Enfin, l'amalgame. Si les auteurs du manifeste sont néo-libéraux, c'est donc qu'ils veulent tout détruire, faire table rase de nos acquis et de notre filet de sécurité sociale, abandonner les principes de solidarité. Ce n'est pas dans leur texte? Pas grave! Et c'est là qu'on sombre dans le procès d'intention.
Au Québec, la pensée unique n'est pas là où l'on pense. Ce n'est certainement pas celle de la droite, marginale et rapidement ramenée à l'ordre. La vraie pensée unique, c'est plutôt celle de cette gauche institutionnelle, qui incarne les forces du statu quo et qui impose son orthodoxie au débat public.