Le mardi 25 octobre 2005

Cinq ans trop tard

Lysiane Gagnon
La Presse
Montréal

Le manifeste Pour un Québec lucide aurait été plus convaincant s'il n'avait pas eu Lucien Bouchard comme figure de proue. Car enfin, l'incongruité saute aux yeux: pourquoi M. Bouchard n'a-t-il pas réalisé ce qu'il prêche aujourd'hui lorsqu'il était au pouvoir?

Comme premier ministre, M. Bouchard a eu tout le loisir de faire, à tout le moins d'amorcer, les réformes que ce manifeste décrit comme terriblement urgentes: augmentation des tarifs d'Hydro, dégel des droits de scolarité, amélioration des cours de langue seconde, diminution du décrochage scolaire, réforme fiscale et réduction de la dette publique... Les mêmes problèmes existaient alors que M. Bouchard dirigeait le gouvernement, et il jouissait en plus d'un atout dont l'actuel premier ministre est privé, soit le respect de la population et des médias; il aurait donc pu agir plus facilement.

Et que dire des contorsions idéologiques! Celui qui pilote aujourd'hui un projet de société de centre-droite qui ferait les beaux jours de l'ADQ et qui correspond presque mot pour mot à ce que Jean Charest voudrait faire s'il n'était pas entravé par la tradition libérale de son parti et par sa propre impopularité, est le même homme qui, il n'y a pas dix ans, et avec des trémolos dans la voix, mettait les Québécois en garde contre "le vent de droite" venant de l'Ontario, et accusait Jean Charest de "ne pas aimer le Québec" parce que ce dernier avait osé remettre en question le sacro-saint "modèle québécois"!

Le grand maestro du camp du OUI, pour qui la souveraineté était la "baguette magique" qui mènerait le Québec au paradis, soutient aujourd'hui que la souveraineté ne changerait rien aux maux dont souffre le Québec. Il est vrai que Lucien Bouchard est un expert en virages, mais le rythme auquel il les accumule est assez étourdissant.

On dira qu'il s'est passé dix ans depuis le dernier référendum. Soit. Mais les contradictions de Lucien Bouchard peuvent aussi s'étaler sur de très courtes périodes. Ainsi, l'homme qui implore aujourd'hui les Québécois de réduire leur train de vie est le même qui, il y a deux semaines, prenait les rênes d'un autre de ces projets de grandeur qui risque de grever les finances publiques- ce méga-projet de la Société du Havre, qui prévoit notamment le déménagement du casino au sein d'un coûteux "centre de divertissement" et le réaménagement de toute la zone entourant l'autoroute Bonaventure, avec tunnel sous le fleuve et tutti quanti.

Il y a dans ce manifeste des phrases (signées Bouchard, j'en mettrais ma main au feu) qui font bondir.

Exemple: après avoir reproché leur immobilisme aux syndicats du secteur public, on sort le violon pour louer "le modèle responsable et coopératif" qui a caractérisé le syndicalisme québécois "au cours des deux dernières décennies" (sic). Sous-entendu: sous le règne de Bouchard, régnaient l'entraide et l'harmonie!

La vérité, c'est que si les chefs syndicaux s'entendaient comme larrons en foire avec M. Bouchard, c'est parce que ce dernier leur donnait ce qu'ils voulaient. Non seulement, d'un sommet à l'autre, leur permettait-il de participer au gouvernement comme s'ils avaient été élus, mais M. Bouchard allait faire à la CSN, contre les objections de son ministre de la Santé, une concession aussi énorme qu'odieuse en étendant aux employés du réseau de la santé le droit aux retraites dorées prématurées. De cette saignée, qui a privé les hôpitaux des infirmières et des techniciens les plus expérimentés, la population fait encore les frais.

Il y a plusieurs orientations fort pertinentes, dans ce manifeste. Mais le ton et l'approche provoquent un certain malaise. Je ne retrouve pas la société que je connais dans cette description des Québécois comme des têtes de linotte qui profitent de la vie et s'endettent sans penser à l'avenir de leurs enfants.

Le texte laisse croire que seuls les syndicats sont responsables du marasme actuel, comme si le patronat n'avait rien à se reprocher. Dans un bel élan d'angélisme, on demande à "chaque individu, chaque groupe" de renoncer au réflexe de "protéger ses intérêts"... comme s'il était possible de créer des consensus entre des classes sociales dont les intérêts sont divergents. C'est aux gouvernements élus de trancher entre ces intérêts conflictuels. Et c'est précisément pourquoi il est regrettable que le beau programme de gouvernement de Lucien Bouchard arrive cinq ans trop tard.

© 2005 La Presse