Le mardi 25 octobre 2005

Non aux insultes!

Lucien Bouchard
La Presse
Montréal

M. Foglia,

Votre chronique de samedi dernier aura appris à vos lecteurs ce que vous pensez des signataires du manifeste Pour un Québec lucide: des néo-libéraux, des gens de droite, des tribuns, des membres de l'élite qui prétendent exercer un droit divin et présentent LEUR réalité.

Remarquez que, ce faisant, vous n'avez pas fait oeuvre d'originalité, vous étant simplement joint à la meute des vociférateurs qui s'en sont pris à la personne des auteurs et à l'opportunité plutôt qu'au contenu du manifeste. La méthode est facile d'application et ne manque pas d'efficacité pour intimider ceux qui auraient la témérité de se dissocier publiquement de la pensée unique.

Mais vous êtes allé plus loin, plus bas en fait, afin de nous asséner le coup de grâce, au cas où il nous resterait encore un soupçon de crédibilité: nous sommes des "putes" et, comme il se doit, notre intervention est une "putasserie"! Pardonnez le niveau de langage, je vous cite. Quant à moi, j'ai droit à l'ignominie suprême, étant stigmatisé comme "le premier ministre le plus à droite qui ait sévi au Québec depuis Duplessis".

Vous vous êtes toutefois bien gardé de nous dire ce que vous pensez de la véracité du diagnostic que nous posons.

Tout entier à votre diatribe, vous avez omis de nous dire si vous reconnaissez que nous sommes les plus taxés et parmi les plus pauvres d'Amérique du Nord. L'espace vous aura aussi manqué pour vous prononcer sur l'impuissance de l'État québécois à investir en éducation les ressources qui permettraient à la génération montante de relever le défi de la concurrence asiatique. Vous n'avez rien dit non plus des lendemains désastreux, au point de vue social comme économique, que nous prépare notre déclin démographique. Silence aussi sur la dette publique - la plus lourde du continent - que nous nous apprêtons à léguer à nos enfants.

Mal à entendre

Je conviens que le diagnostic fait mal à entendre. Il n'est au reste guère moins pénible de le rappeler au patient. Ce n'est cependant pas une raison pour insulter ceux qui le font ou pour esquiver la réalité (pas la nôtre, mais celle de données hélas incontournables) en pourfendant des propositions qui n'ont pas été faites. Nous n'avons jamais suggéré de fonder le rétablissement de la situation sur l'appauvrissement du Québec et encore moins de démanteler notre filet de sécurité sociale. Au contraire, devant la menace qui pèse sur la capacité de l'État d'assumer ses missions essentielles en éducation, santé, protection sociale et culture, nous signalons, après d'autres, la nécessité de réagir avant qu'il ne soit trop tard.

Pour des raisons que je n'arrive pas à comprendre, la référence à nos enfants vous a fait perdre les pédales, ce qui n'est pas à conseiller pour un amateur de vélo. C'est pourtant de nos jeunes qu'il s'agit ici, comme c'était le cas lorsque nous avons tous ensemble réalisé l'équilibre budgétaire du Québec, après une séquence ininterrompue de quarante années de déficits. C'est à eux que nous pensions aussi, lorsqu'en plein effort de redressement budgétaire, nous avons instauré les garderies à 5$, une mesure au demeurant peu conforme au modèle duplessiste.

Dois-je faire remarquer que ce n'est pas sur ma tête ni sur la vôtre qu'est suspendue l'épée de Damoclès, mais bien sur la leur? Vous ne me ferez pas avoir honte de m'en inquiéter et vos déversements de bile ne m'arrêteront pas de le dire. Ils ne devraient surtout pas en empêcher d'autres de parler et de participer à la réflexion et au débat qui s'imposent.

Une fois confirmé le diagnostic (et tant mieux s'il s'avérait faux), il faudra bien se mettre à la recherche de solutions. Nous en avons esquissé quelques-unes, à discuter, modifier, compléter ou remplacer. Quelles sont les vôtres? Je vous promets, si vous en proposez, ce qui ne semble pas votre rayon, de ne pas vous crier de noms.

En ce qui me concerne, au-delà de ma conviction que le danger est terriblement réel, je n'ai qu'une certitude, c'est que la solution ne se trouve pas du côté de la hargne, du cynisme, de l'injure et de la vulgarité mais dans le respect des interlocuteurs et de la réalité.

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