Le samedi 10 septembre 2005
Les demi-civilisés
Stéphane
Kelly
La
Presse
Montréal
Je commence cette chronique en faisant un aveu gênant: j'appartiens au troupeau des demi-civilisés, cette masse insaisissable du peuple québécois réfractaire aux analyses savantes. Ils sont farouchement nationalistes, mais attachés au Canada, épris de justice sociale, mais acquis aux valeurs classiques de la discipline et de la responsabilité. Les sondeurs ont renoncé à les faire entrer dans leurs petites cases. Pour éluder le problème, ils les baptisent "indécis", "autres", "refus de répondre". Face au gonflement de cet énigmatique électorat, les analystes deviennent nerveux.
S'ils ont longtemps campé en marge de la cité, les demi-civilisés sont récemment sortis du placard. Ils ont le défaut d'être nombreux et en colère. Ils ne se reconnaissent pas dans le vocabulaire politique courant. Prenons le clivage fédéraliste-souverainiste. En apparence, ces deux étiquettes politiques vont de soi, permettant de comprendre où chacun se situe dans le débat constitutionnel. Pourtant. Le mot fédéralisme a longtemps désigné un idéal politique cherchant à limiter la concentration du pouvoir. Hélas, il donne depuis longtemps une caution intellectuelle aux intrusions impériales du gouvernement fédéral.
Le mot souverainiste est aussi devenu un piège, s'étant insidieusement substitué à un terme plus exigeant: indépendantiste. Celui-ci traduisait, jadis, une volonté ferme de rupture, obligeant ses partisans à un engagement héroïque, une acceptation ferme du risque, une valorisation de l'effort, de l'arrachement et du sacrifice. Le souverainisme est devenu un mot fourre-tout, désignant un projet de société vague, vertueux et paresseux, où l'ensemble de nos moeurs est appelé à être recensé, contrôlé et corrigé par une armée de fonctionnaires acquise à la préservation des saintes valeurs québécoises.
Bien qu'ils se refusent à l'admettre, les souverainistes sont autant acquis que les fédéralistes à la philosophie sociale trudeauiste. Dans les années 1960, sur les décombres d'un catholicisme agonisant, Trudeau proposa une vision du monde où la charte des droits deviendrait le nouveau catéchisme, et la classe juridique, le nouveau clergé. On sait que, depuis vingt ans, la révolution "chartiste" a transformé le Canada. On omet toutefois de dire que le Québec l'a embrassé d'une façon plus enthousiaste que le Canada anglais.
Mais, comme toute révolution, celle du "chartisme" est partielle. Certes, elle a gagné l'adhésion des élites québécoises. Mais le peuple, lui, tarde à se soumettre au processus de civilisation chartiste. Il en perçoit surtout les effets pervers. (...)
Les demi-civilisés se recrutent surtout dans la portion de la classe moyenne qui, depuis vingt ans, a vu décliner son niveau de vie. Elle est craintive devant l'évolution de la société: sur le plan économique, elle se méfie de la mondialisation; sur le plan de la moralité sociale, elle s'inquiète de la diversification radicale des styles de vie. Ces craintes sont exacerbées par l'absence de leaders défendant ses intérêts. Jusqu'à la fin des années 1960, les intellectuels parlaient au nom du peuple. Mais, par la suite, déçus par un peuple hostile à la révolution ou à l'indépendance nationale, ils ont tourné le dos au peuple ingrat, pour s'amouracher d'autres "peuples": immigrants, prisonniers, gais, prostituées, sans-abri, décrocheurs, femmes battues, toxicomanes. Ils ont beau avoir décrété la mort du prolétariat, dans les années 1980, il reste que 60 % des travailleurs possèdent toujours les traits de nos anciens pauvres. Ouvrier jadis, associé aujourd'hui...
Les sociétés, comme les individus, aiment se raconter des histoires. L'histoire que nous nous sommes racontée, depuis trente ans, était celle d'un peuple obscurantiste, écrasé par le clergé et les Anglais, qui s'émancipait du fardeau de l'histoire. Or, cette lecture de l'histoire était exagérée. L'élite québécoise, grisée par ses rêves de libération, enivrée par ses grands-messes festives, a perdu contact avec le réel. Comme lors d'un lendemain de brosse, notre collectivité s'aperçoit qu'elle a pris un coup de vieux.
Nous avons recommencé, au Québec, à parler de notre petitesse, de notre laideur et de nos lâchetés. Nous sortons enfin de la béate et narcissique estime de soi. Les sociétés n'ont pas seulement besoin d'amour et d'estime. Elles ont aussi besoin qu'on les bouscule avec franchise et vigueur. La démocratie, c'est pousser tout le monde vers le haut, et non pas vers le bas. C'est ce qu'on a fait, avec lucidité et courage, à la fin des années 1950. Si on aspire à un idéal plus élevé, comme petite nation, il serait peut-être temps d'admettre que, depuis une génération, nous n'avons pas été à la hauteur.