Le vendredi 26 août 2005

Questions sans réponses

Pierre Légaré
L'auteur est humoriste

À l'arrivée de cet "automne chaud" qu'on nous promet, deux sentiments généraux se dégagent du courrier des lecteurs:
1- Un employé du secteur public, ça devrait gagner la même chose qu'un employé du privé.
2- Personne ne nous donne de vrais chiffres.

Le premier de ces deux énoncés n'est pas bête. D'abord, il s'appuie sur un principe fondamental dans un état de droit : la réciprocité ou, pour emprunter un terme malheureusement galvaudé ces temps-ci, l'équité. "À travail égal, salaire égal", sans compter qu'un salaire équitable pour nos serviteurs publics a aussi comme avantage d'être un excellent rempart contre la corruption.

Le second énoncé est, pour sa part, un constat vrai et désolant. On est présentement en mesure de nous donner, à chaque trimestre et au centième de point si on le souhaite, notre PIB, notre balance commerciale, le taux d'inoccupation de nos logements, notre taux d'emploi, le montant des taxes et impôts perçus, les surplus ou déficits, etc. Il est évident qu'on serait aussi en mesure de connaître le revenu moyen d'à peu près toutes les catégories d'emploi et qu'on serait même capable d'ajuster à celui-ci, à chaque trimestre si on le souhaite, le salaire d'un employé du secteur public oeuvrant dans une catégorie d'emploi équivalente.

On se demande aussi combien vaut, pour un travailleur du secteur public, l'avantage d'avoir un emploi "garanti". Encore là, n'importe quel actuaire peut nous sortir en quelques minutes le coût moyen d'une assurance-salaire privée, selon chaque catégorie d'emploi. Ce coût équivaut à l'avantage d'avoir un emploi garanti et, lui aussi, peut facilement être rajusté à chaque trimestre.

Même si ces deux questions étaient aussi bêtement réglées, d'autres, fondamentales, doivent encore être posées.

Nos édifices publics, véhicules publics, outils et équipements publics, nos rentes publiques, assurances publiques, tous nos fonds, services et avantages sociaux publics, sont sacrés. Ils sont le fruit de notre travail à tous et sont là pour l'ensemble de nous tous. Ainsi que nous l'a rappelé la Commission Gomery, utiliser pour soi ou pour ses amis une seule partie de ce bien public est un crime grave, parce qu'en agissant ainsi, ceux qu'on vole, c'est nous tous.

Inonder bêtement une région avec 400 millions de dollars sans les gérer avec sagesse, c'est le même crime que le scandale des commandites. Donner des primes de rendement à des gens qui ont perdu notre argent à la Caisse de Dépôt et de Placement, c'est aussi le même crime. Gaspiller un milliard aux Ressources Humaines à Ottawa, des dizaines de millions de dollars en drapeaux, des centaines de millions en prétendu contrôle des armes à feu, c'est aussi le même crime. Peinturlurer des camions de pompiers qui sont à tous, parader en pick-up de la voirie, perdre des clés d'autobus, vandaliser le bureau d'un ministre, c'est le même mépris du caractère sacré de ce qui est à nous tous, c'est la même trahison, la même désertion, le même crime.

Avantager indûment des individus ou un groupe d'individus, c'est aussi le même crime. On l'appelle « patronage » et ça reste du patronage même si le col de ces individus est bleu.

En rappelant le caractère sacré de ce qui est à nous tous, je me demande entre autres ce qui suit :

-pourquoi le syndicat de serviteurs publics n'est-il pas automatiquement une corporation professionnelle chargée de protéger le public et le caractère sacré du service public qu'on leur confie?

-comment un service public, par essence nécessaire puisqu'on a l'a voulu public, cesse d'être nécessaire lorsqu'un "automne chaud" s'annonce?

-si seule une partie de ce service public est essentielle, pourquoi la partie non essentielle ne pourrait-elle pas relever du privé?

-si une convention collective s'avère inéquitable, les deux signataires de cette convention sont conjointement responsable de cette inéquité. Comment l'un de ces deux signataires co-responsables peut-il réclamer de l'autre signataire que celui-ci répare, seul, cette inéquité?

-quel est le pourcentage des employés du secteur public qui sont présentement surclassés, donc surpayés, par rapport à la tâche qu'ils effectuent?

-il existe des primes, promotions et reclassements créés pour reconnaître la performance ou la contribution exceptionnelle d'un employé, et ne devant être attribués qu'au mérite. Quel est le pourcentage de ces primes, promotions et reclassements qui sont effectivement attribués au mérite, ou qui sont plutôt attribués de façon automatique?

-combien de hauts fonctionnaires sont, depuis la dernière élection, assis chez eux avec plein salaire et autres avantages reliés à leur poste, simplement parce qu'ils avaient été nommés par le précédent gouvernement? Logiquement, ce doit être un sur deux, est-ce le cas?

-Y a-t-il quelqu'un, dans chaque ministère, totalement indépendant et qui a pour mandat de réévaluer constamment la pertinence et le besoin des tâches, fonctions, façons de faire, pour nous assurer que personne ne profite indûment de ce qui est à nous tous?

Je n'espère, tristement, aucune réponse à ces questions. Peut-être y aura-t-il quelques commentaires biaisés, intéressés, partiels, myopes, démagogiques, faciles. Mais une seule réponse à une seule de ces questions, une réponse claire et objective, vérifiée et vérifiable, de la part de ceux auxquels ces questions s'adressent? Je n'y crois plus, depuis longtemps et pour longtemps.

Ne dites plus de l'automne qu'il sera chaud. Il sera triste.

© 2005 La Presse