Le mardi 16 août 2005

Les Haïtiens en colère

Dany Laferrière
La Presse
Montréal

Si on pousse Michaëlle Jean à la démission, Dany Laferrière prédit une réaction semblable à celle de l'affaire Maurice Richard, il y a 50 ans.

Durant ces 20 dernières années au Québec, on m'a parfois accusé, dans la communauté haïtienne même, d'être trop souvent passé de l'autre côté. Du côté du Québec. Car dans un ghetto, il y a toujours une frontière que ceux qui vivent du bon côté ne voient jamais. Il n'y a pas que la rue Saint-Laurent comme ligne imaginaire de partage dans cette ville. Durant ces vingt dernières années, il m'est arrivé aussi de secouer les Haïtiens, de les provoquer afin qu'ils sortent de leur enfermement social et politique. Je comprends que la dictature puisse les préoccuper encore ici puisque, d'une certaine manière, elle sévit toujours (la dictature de la faim et de l'insécurité) en Haïti.

Mais les Haïtiens sont d'abord un peuple de passionnés. Pas plus ni moins que les Québécois d'ailleurs. Des peuples monomaniaques pour ainsi dire (l'un obsédé par la dictature, l'autre par l'indépendance). Je disais aux Haïtiens d'ici que les Québécois (voyez le recul, alors qu'il y a quelques mois à peine, j'affirmais ici même qu'il n'y a que des Québécois au Québec) ne réclament pas moins que cette liberté qui vous semble si chère. Qu'il faudrait les entendre, un jour. Qu'un Haïtien n'a pas à avoir peur du mot indépendance. Que ce serait important d'analyser les choses calmement avant de prendre une décision.

Les années ont passé, et on a noté un changement important dans l'attitude des Haïtiens face à ce grave débat national: celui de la souveraineté. Je ne dirai jamais aux gens pour qui voter, mais je refuse qu'un parti politique quel qu'il soit puisse penser qu'il a à tout jamais le vote des Haïtiens ou qu'un autre parti puisse croire qu'on doit voter pour lui, ne serait-ce que par reconnaissance. Le vote reste pour tout le monde un acte qui touche à la conscience de l'individu. Tout ce que je voulais, c'est que les Haïtiens tiennent compte de ce qui se passe autour d'eux. Nous ne sommes pas seuls sur une île avec nos drames. Le débat sur l'indépendance qui fait rage au Québec est bien nôtre.

Que comprendre?

Et je demande aujourd'hui à ce que l'on tente de comprendre cette affaire (je parle bien sûr de la controverse qu'a provoqué la nomination de Michaëlle Jean comme gouverneure générale du Canada) du point de vue des Haïtiens. Pour eux, cela fait un moment qu'il n'y a pas eu une seule bonne nouvelle. Les nouvelles venant d'Haïti sont toujours mauvaises, dès qu'on ouvre la télé ici, c'est pour tomber sur des délinquants à cheveux crépus. Une grande majorité de gens honnêtes et travailleurs tentent de rétablir la situation, mais les bonnes histoires font rarement la manchette. Et voilà cette nouvelle de taille qu'un chauffeur de taxi haïtien commente ainsi: " Je ne sais pas si c'est politique, tout ce que je sais c'est que je suis content qu'une Haïtienne soit gouverneure générale du Canada ". Dites-moi la dernière fois que vous avez vu des Haïtiens souriant dans les rues de Montréal ou d'ailleurs au Québec? Et même en Haïti, ce fut comme une pluie bienfaisante sur un pays assoiffé.

Comment avez-vous pu être insensibles à une joie populaire si spontanée (je pointe ici du doigt tous ceux qui, à court d'arguments, ont utilisé des ragots et des insinuations pour tenter de discréditer cette femme qu'ils commencent pourtant tous par dire qu'elle est admirable)? À ceux-là je demande comment avez-vous pu penser que cette joie pouvait jouer contre vous? Comment vous êtes-vous arrangés pour gâcher le plaisir de cette adolescente de Montréal-Nord (elle voyait s'ouvrir devant elle, pour la première fois, de nouvelles perspectives) qu'on a vu si heureuse à la télévision? Bien sûr que tant de naïveté peut faire sourire à une époque où il est de bon ton d'être cynique.

Je m'insurge encore: de quel droit vous êtes-vous placés en travers du bonheur d'un peuple? N'avez-vous pas compris que c'était tout simplement une bonne nouvelle pour des gens qui n'en reçoivent presque jamais? Mieux encore: une nouvelle historique. Pour la première fois, dans l'histoire (il n'y a pas qu'en sport qu'on puisse battre des records), une femme noire devient chef d'État en Amérique Nord. Je sais, je ne suis pas idiot, qu'elle n'a presque aucun pouvoir réel, sauf celui de représenter une Reine qui, elle, ne représente plus grand-chose. Clarifions encore: je ne suis pas monarchiste non plus, mais je connais beaucoup de républicains qui se prennent pour Dieu, et qui pensent qu'ils sont plus importants que leur peuple.

Je n'entends pas défendre Michaëlle Jean et Jean-Daniel Lafond ici. Ils répondront eux-mêmes aux attaques dirigées contre eux. Moi, je veux défendre les sans-voix qui ne peuvent que rentrer se coucher avec leur douleur au ventre. Et la tristesse de voir des gens salir leur unique bonne nouvelle. Mais je leur rappelle aussi que 89 % des Québécois ont accueilli favorablement la nomination de Michaëlle Jean comme gouverneure générale du Canada. Voilà une deuxième bonne nouvelle.

Si un petit groupe de gens croit qu'il peut changer les choses et pousser Michaëlle Jean à la démission, je tiens à les avertir que les Haïtiens et leurs nombreux amis sortiront pour la première fois dans les rues de Montréal pour défendre leur fierté bafouée, comme on l'a déjà fait au Québec lors de l'affaire Maurice Richard. Car, depuis trente ans que je suis au Québec, je n'ai jamais senti monter une telle fierté de se sentir Québécois suivie d'une telle déception dans la population haïtienne. Une déception qui pourrait bien se changer en colère.

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