Le samedi 30 avril 2005

Mères et monde

Isabelle Craig
collaboration spéciale, La Presse
Montréal

Lundi matin, il neige, vente et fait froid. Début des classes, les poussettes se bousculent à la porte. Adolescentes et bébés arrivent à l'école, certaines après un trajet de 45 minutes en métro ou en bus. Tout ce beau monde s'est réveillé aux aurores. Ouf! Après les classes, il y aura le souper, le bain, les devoirs.

Elles s'appellent Bianca, Maude, Jenny, Mylène. Elles ont entre 13 et 19 ans. Elles sont enceintes ou jeunes mamans. Elles forment une petite famille, celle de l'école Rosalie-Jetté près du Village olympique, à Montréal. La seule école destinée aux jeunes mamans.

Ici, une centaine de filles poursuivent leurs études secondaires tout en apprenant à devenir mère. Les soins aux nouveau-nés, les mathématiques, l'économie familiale, le français, tout ça pendant que fiston ou fillette s'amuse à la garderie de l'école. Durant un cours, on vient parfois chercher une mère pour qu'elle allaite son enfant. L'algèbre oui, mais il y a des priorités!

Chaque année au Québec, entre 700 et 900 adolescentes enceintes de moins de 18 ans décident de garder leur enfant. Depuis la fin des années 90, les chiffres diminuent, une situation observable dans tous les pays occidentaux. Moins de bébés, mais pas moins de grossesses. Seulement plus d'avortements. Dur constat d'échec pour la prévention et la contraception. Pubères plus jeunes, sexuellement actives plus jeunes, les adolescentes jouent plus que jamais à la roulette de la fécondité.

Changer des couches à 14 ans

Mais ces 900 ados, pourquoi délaissent-elles Britney ou Garou pour changer des couches et consoler un nouveau-né? Pourquoi, en 2005, choisir de mener une grossesse à terme à 13 ou 14 ans plutôt que de recourir à l'avortement comme le font annuellement plus de 2000 autres filles? Certainement pas par ignorance des moyens de contraception. La réponse, on s'en doute, est plus profonde, plus complexe, plus multiforme aussi.

Pour garder son chum, comme Sylvie et Pascale. Pour faire enrager sa mère, comme Maude. Par peur de l'avortement, comme Bianca ou Jenny.

Pour aimer et être aimée, incondition-nellement. Par envie profonde, inexplicable, de donner la vie, comme Stéphanie qui, dès l'âge de 14 ans, rêvait de devenir maman. Un an plus tard, son voeu se réalisait.

"L'histoire de Stéphanie n'est pas un cas isolé." Carole Lafortune, conseillère pédagogique à Rosalie-Jetté constate: "Pour plusieurs filles, le bébé devient LE projet de vie. Les études ou les rêves professionnels ne représentent rien pour elles. L'enfant devient le moyen de s'affirmer, de s'affran-chir. La plupart disent que c'est la plus belle chose qui leur soit arrivée. Et quand tu regardes en arrière, la vie qu'elles ont eue, tu comprends. Oui, tu te dis... je comprends."

Elle hésite cependant à dresser un portrait trop général, inévitablement réducteur, de "ses" filles. Oui, plusieurs viennent de milieux pauvres, de familles dysfonctionnelles. Oui, il y a des cas d'inceste et de viols mais...

"J'ai toujours été studieuse, j'ai toujours eu des bonnes notes. Ma mère n'aurait jamais cru que ça puisse m'arriver un jour. Mais voilà, j'avais un chum, j'étais tannée de prendre la pilule, j'ai tout arrêté... Je ne pensais jamais que ça arriverait si vite."

Peur de la guerre

Enceinte à 16 ans, Eva, l'ado adorable, fait alors comme beaucoup de filles dans sa situation. Elle attend d'être enceinte jusqu'au cou avant d'en parler à sa mère.

"Je ne savais pas comment lui dire. J'ai attendu tard parce que j'étais convaincue que ma famille me dirait de me faire avorter. J'avais peur des chicanes, de la guerre."

Peur également, comme bien d'autres filles, de causer des problèmes à ses parents qui en ont déjà plein les bras.

Pour la grande Jenny, qui me guide avec un plaisir évident dans les couloirs de l'école, la peur de l'avortement a aussi joué. "Je ne voulais pas d'enfant. À 15 ans, je n'étais pas prête. C'était un accident. Je n'ai pas été capable de le dire à ma mère, elle l'a appris par un ami. Elle m'a convaincue de me faire avorter."

Sauf qu'une fois dans le bureau du médecin, Jenny a craqué, avouant dans les larmes qu'elle était là pour faire plaisir à sa mère. Le médecin a refusé de pratiquer l'avortement.

La bouche enflée, deux dents de sagesse en moins, Maude a la lucidité et la franchise des écorchées: "Moi aussi, j'avais pris mon rendez-vous pour l'avortement. Moi aussi, j'ai changé d'idée. Je venais de me faire arrêter et placer en centre d'accueil. Je crois que j'ai gardé l'enfant pour faire fâcher ma mère et garder mon chum." Son objectif a été atteint dans le premier cas, mais pas dans le second.

Peur de l'avortement

Pour Jessica Carrié, psycho-éducatrice à Rosalie-Jetté, cette peur de l'avortement a des racines profondes. "Ces filles ont en commun une peur du rejet. En avortant, elles se disent: je me débarrasse de ce bébé-là comme on aurait pu se débarrasser de moi."

Alors, ce bébé, elles préfèrent le garder. Pour certaines, les choses se passent bien. Pour d'autres, comme Maude, c'est plus difficile. "Quand ma fille était petite, je lui donnais les soins de base mais je ne la motivais pas. J'étais épuisée, c'est ma mère qui s'en occupait. Aujourd'hui, je commence à réaliser que je suis maman; je commence à assumer, tout, pas juste le strict minimum. Avoir un enfant à 15 ans, je pense que c'est trop tôt et celles qui disent le contraire, c'est parce qu'elles habitent encore chez leur mère. Moi, je suis en appartement, endettée par-dessus la tête. J'ai peur de l'avenir, j'ai peur de ne rien faire de ma vie. On dirait que je suis rendue vieille."

Habiter chez ses parents avec son enfant, c'est ce que font la plupart des élèves de Rosalie-Jetté. Quelle est la place de la mère, de la grand-mère, du père (une minorité poursuit la relation), des frères? Imaginez le casse-tête émotif... surtout dans un 5 1/2!

"Dans le quotidien, ça fait souvent des frictions, des conflits, note Carole Lafortune. Quand le bébé naît, c'est la lune de miel, mais quand les notions d'éducation et de routine entrent en jeu, ça se complique. Surtout qu'à la base, derrière les grossesses précoces, il y a souvent des relations mère-fille difficiles."

Pour Stéphanie, qui partage sa chambre avec sa fille dans l'appartement des parents, les choses sont pourtant claires: "J'ai voulu avoir un enfant, je l'élève! Ma mère a toujours été là pour m'aider mais c'est moi la maman. Si je rentre à 5 h du matin et que mon enfant se lève à 6 h, je prends mes responsabilités. C'est une petite routine, tu t'habitues."

Bientôt un autre bébé s'ajoutera à la famille élargie. Marilyne, la petite soeur de 15 ans, est enceinte de quatre mois.

Elle a fait comme sa grande soeur qui, elle, a fait comme sa grande soeur! Et qu'en pense Stéphanie? "Au début, j'étais inquiète, car ma petite soeur était un peu fêtarde, mais là, elle se prend en main. Vous savez, on est mal placé pour lui faire la morale! Moi aussi avant de tomber enceinte, j'avais un peu décroché de tout. Avoir un enfant m'a motivée. Mes études, ce n'est pas juste pour mon avenir, c'est aussi pour Kelly, qui a aujourd'hui 19 mois."

Parents, où êtes-vous?

Pour Carole Lafortune, la question se pose au quotidien: "Une partie de notre job, c'est de dealer avec des parents qui ne savent plus quoi faire, qui ont depuis longtemps perdu l'autorité sur leurs enfants et qui ne font pas le geste d'aller chercher de l'aide de peur de briser le peu de lien qui reste. Ils tirent le diable par la queue, vivent des problèmes conjugaux... et là, c'est le jeu de dominos. Les enfants à problèmes, on peut facilement les identifier dès le primaire, mais on fait peu de prévention."

Mylène, comme la plupart de ses copines de classe, se demande souvent où elle serait si elle n'avait pas eu sa fille. Quand elle parle de Mya, un sourire absolument irrésistible apparaît: "On dit souvent aux filles-mères qu'elles vont ruiner leur vie. Moi avant, j'étais dans la dope, je redoublais et ça ne me dérangeait pas; je n'avais absolument aucune motivation. Aujourd'hui, ça m'apporte tellement; tout a changé. Je sais que je vais faire quelque chose de ma vie."

L'enfant bouée, l'enfant salvateur. Voilà qui revient souvent dans les entretiens. Juste en pensant à leur fille, à leur fils, les yeux de ces gamines se remplissent de larmes. Touchant. Terriblement touchant.

De bonnes mères, les mères ados? Daniel Paquette, auteur d'une étude exhaustive sur le sujet, estime que la moitié des très jeunes mamans seront aussi compétentes que les mères adultes.

De façon générale, les mères adolescentes ont connu plus de difficultés au cours de leur vie que les autres mères, des situations qui ont tendance à se reproduire d'une génération à l'autre. "On a longtemps pensé que les très jeunes mamans avaient tendance à être trop permissives, à manquer de contrôle sur leurs enfants, mais notre étude indique plutôt qu'environ 40 % des mamans ados seraient surcontrôlantes."

Celles qui s'en sortent le mieux reçoivent l'appui de leur mère, de leur conjoint, de leur famille.

Pour Maude, stopper la roue, briser le cercle vicieux, c'est plus important mais aussi plus affolant que tout. "J'ai reproduit un pattern. Ma mère aussi m'a eue à 15 ans et je vis la même affaire qu'elle. Je ne veux pas lâcher l'école, je ne veux pas faire comme elle. Je l'aime, ma mère, mais je ne veux pas faire comme elle."

Alors Maude s'accroche et se lève aux aurores, beau temps, mauvais temps, pour se rendre à l'école. Une poussette de plus dans l'embrasure de la porte.

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