Le jeudi 4 décembre 2003
Cri d'alarme!
Lucien Bouchard
La
Presse
Montréal
Ancien premier ministre du Québec l'auteur prenait la parole hier matin à l'ouverture du colloque La Presse- Radio-Canada sur la natalité. Nous publions en A20 et A21 de larges extraits de son allocution.
C'est de ce que le Québec a de plus précieux que nous allons parler aujourd'hui. Nos enfants symbolisent l'amour et la vie, incarnent le don de soi et témoignent de notre volonté individuelle et collective de survivre, de nous épanouir, de nous projeter dans l'avenir. Il faut donc saluer cet exercice auquel La Presse et Radio-Canada nous ont conviés, en espérant qu'il nous fera mieux connaître nos enfants et nous éclairera davantage sur le monde qui les attend.
J'avouerai ne pas aborder la problématique d'aujourd'hui sans une certaine réticence. Elle n'a rien de réjouissant, de prime abord. À tout le moins selon ce qui peut se quantifier par la statistique, ce portrait incitera plus à la morosité qu'à l'autocongratulation. De surcroît, on est d'autant plus tenté de jouer à l'autruche que l'examen le moindrement sérieux de la question fait rapidement éprouver un sentiment d'impuissance à la résoudre.
Je crains fort en plus que nos réflexions aient tôt fait de nous rejoindre nous-mêmes. Non seulement nos enfants préfigurent-ils le Québec de demain, mais ils en disent long sur celui d'aujourd'hui. Faire le point sur leur situation, leur nombre, leur taux de mortalité, leur encadrement familial, l'éducation et les services sociaux qu'ils reçoivent, c'est, du même coup, dresser un état de notre société. Dire ce qui en est pour eux, c'est dire ce qui en est du Québec que nous leur avons préparé. Par conséquent, ces indices, taux, études et rapports de toutes sortes que nous allons citer ne manqueront pas de projeter sur notre société une lumière sans complaisance.
Les rapports que j'ai compulsés ces jours derniers suscitent beaucoup d'interrogations et encore plus d'inquiétudes. Des personnes plus expertes que moi vous les communiqueront, sans doute avec plus de nuances et d'explications sur leur portée.
On me permettra quand même de faire état des données les plus significatives. Depuis 1990, le nombre de naissances n'a pas cessé de décliner au Québec. Notre indice de fécondité est de 1,45, par rapport à 1,51 au Canada et 2,1 aux États-Unis. On prévoit que notre poids relatif au Canada, de 27 % qu'il était en 1976, sera de 21 % en 2025, pour continuer de décliner par la suite.
Nous avons moins d'enfants et vivons plus longtemps. Il ne faut pas être Einstein pour en déduire que, si rien ne change, nous nous trouverons, à terme, dans une situation critique. La proportion de personnes de 65 ans et plus, par rapport à l'ensemble de notre population, était de 13 % en l'an 2000. Elle fera plus que doubler d'ici 2030, année où elle sera de 27 %. Dès 2021, une personne sur cinq aura 65 ans et plus. À compter de 2026, notre population globale commencera à décroître, c'est-à-dire que les décès prendront le pas sur les naissances. Une personne sur cinq ne prévoit pas avoir d'enfants, ce qui fait dire au sondeur de la maison CROP, M. Alain Giguère, dans les éditions de La Presse de samedi, que "l'hédonisme est l'apanage de la société actuelle". Faut-il rappeler que le Robert définit l'hédonisme comme "la doctrine qui prend comme principe de la morale la recherche du plaisir, de la satisfaction".
La moitié des mariages se terminent par un divorce. La proportion des naissances hors mariage est passée de 41 % en 1991 à 58 % en 2001. Pour toutes les catégories d'âge, la Gazette nous le rappelait vendredi dernier, notre taux de suicide est de 50 % plus élevé que la moyenne canadienne, nous situant, encore une fois, parmi les taux les plus élevés du monde occidental.
On dira que nous ne sommes pas les seuls à subir un déclin de natalité. Sans doute, mais le phénomène a frappé ici plus fort qu'ailleurs. Dès qu'il se met en branle, le balancier s'en donne à coeur joie chez nous: à l'époque où tout le monde avait beaucoup d'enfants, nous en avions encore plus que les autres. Maintenant que les autres en ont moins, nous poussons la trajectoire plus loin et en faisons encore moins que la plupart d'entre eux.
L'une des révélations les plus déprimantes du sondage CROP est qu'une majorité de Québécois se préoccupent peu de la dénatalité. On pousse l'inconscience jusqu'à ne pas s'inquiéter de l'hémorragie des fonds de retraite que menace d'entraîner le renversement de la pyramide d'âge et à écarter le recours à des solutions comme l'immigration et le report de l'âge légal de la retraite.
Désarroi
Je vous regarde et perçois le désarroi que provoque l'énumération de ces données. Mais j'annonce tout de suite que j'essaierai de m'arracher à cette impression désolante. Je prendrai, au contraire, tout à l'heure, le parti de l'espoir et d'une reprise en main.
Justement pour échapper au pessimisme et mieux discerner les ressorts profonds d'un rétablissement nécessaire, on me permettra d'éclairer ma réflexion par une mise en perspective de l'état de notre société par rapport à celle des années 60, moment où se sont prises la plupart des décisions qui ont façonné ce que nous sommes aujourd'hui. En même temps, cette démarche fera porter un regard critique sur l'apport de toute une génération, la mienne. En effet, le nombre d'enfants que nous mettons au monde, ce qu'ils sont, ce que nous leur transmettons, les conditions dans lesquelles ils amorcent leur propre parcours: tout cela nous renvoie inévitablement à notre propre évaluation, comme parents, comme génération. Nos enfants, quand ils nous jugeront, ne manqueront pas de se remémorer, comme point de référence, l'héritage que nous leur aurons légué. De la même façon, au moment de prendre la mesure de ce que nous léguons, ne pouvons-nous échapper à un retour sur notre jeunesse, sur cette société du début des années 60 où nous avons pris le relais de nos parents.
LE PRINTEMPS DU QUÉBEC
Je m'en souviens moi-même comme du temps de l'enthousiasme et de beaucoup de candeur.
La plupart de mes camarades étaient des garçons venus des régions étudier à l'université Laval, au sortir de cours classiques. Nous étions des fils de familles de cinq, six, sept et même huit enfants. Nos parents, les miens en tout cas, et ce n'était pas exceptionnel, faisaient partie de familles de 12 enfants. Je crois bien ne pas me tromper en disant que nous pensions en avoir quatre ou cinq nous-mêmes.
Nous vivions dans le Quartier latin de la vieille ville de Québec où nous fréquentions la faculté de droit. L'année d'avant, alors que j'étudiais à la faculté du père Lévesque, comme il nous plaisait alors d'appeler la faculté des sciences sociales, j'avais vu le cercueil de Duplessis porté hors la basilique de Québec, au sortir de ses funérailles. J'avais également pu serrer la main du général de Gaulle, en visite officielle, alors qu'il entrait dans l'hôtel de ville.
Tout ce que je voyais m'écarquillait les yeux. J'arrivais de Jonquière où nous ne rencontrions, dans la rue Saint-Dominique, ni le général de Gaulle ni Maurice Duplessis. Avec des camarades, j'assistai, du haut des galeries des visiteurs, à l'Assemblée nationale, au début du gouvernement de M. Jean Lesage. C'était l'aube de la Révolution tranquille. Le Québec allait devenir un chantier social et économique. Grâce à la parcimonie de M. Duplessis, l'équipe du tonnerre avait les moyens de ses ambitions réformatrices. On construisait écoles, hôpitaux, autoroutes. On portait l'État sur les fonts baptismaux, mettait les fonctionnaires à l'abri des changements d'humeur et de gouvernement, créait un Conseil du Trésor, instituait un ministère de l'Éducation. L'Hydro-Québec devenait, après la nationalisation de 1962, l'un des piliers économiques du Québec. La SGF entrait en scène, symbole de l'économie mixte où l'État et le secteur privé alliaient leurs forces. J'étais à la porte centrale du Parlement, haranguant une foule d'étudiants rassemblés pour encourager notre premier ministre, monsieur Lesage, au moment où, à l'intérieur de l'enceinte, il négociait avec monsieur Lester B. Pearson la création de la Caisse de dépôt. Nous étions aux premières loges de ce spectacle-vérité, croisant dans les rues et les restaurants, messieurs René Lévesque, Eric Kierans, Paul Gérin-Lajoie.
C'était une drôle d'époque où on aimait et admirait les dirigeants politiques. Nous étions fiers de Jean Lesage, de sa prestance, de son verbe éclatant, de la façon dont il disait, d'un air un peu gourmé "l'État du Québec". Il avait même récité quelques vers, de Verlaine, je crois, à l'occasion d'un discours prononcé à l'Élysée. Le cynisme n'était encore pour nous qu'un mot dans le dictionnaire. Nous assistions à l'édification d'un grand projet, quelque chose comme la réalisation d'un rêve collectif: tous les jeunes Québécois, et toutes les jeunes Québécoises, allaient pouvoir étudier jusqu'au bout de leurs talents. Des cours classiques pour tout le monde, quoi! Et même mieux, puisque les séminaires seraient remplacés par des cégeps où la formation intellectuelle serait décidément supérieure! L'éducation serait gratuite, comme le deviendraient, eux aussi, avec la réforme Castonguay, les soins médicaux et hospitaliers. Les québécois francophones accéderaient en plus grand nombre aux leviers de commandes économiques. La culture québécoise était déjà en train de se déployer dans toutes les directions. L'Université prendrait toute sa place dans la Cité.
J'imagine un peu votre réaction devant cette évocation du Québec de ma jeunesse. Vous avez raison, il y avait bien un peu d'utopie dans l'air. (...)
Nous nous félicitions d'être tombés sur le bon siècle, au bon endroit et sur les bons parents. Les anciennes colonies britanniques, françaises et belges s'affranchissaient, le XXe siècle tournait le dos aux monstruosités nazies et soviétiques qui en avaient souillé la première partie. Les modèles exaltant foisonnaient, en tous les cas, nous le croyions. De Gaulle dirigeait la France, avec Malraux à ses côtés, Churchill vivait encore, John Kennedy était président des États-Unis. René Lévesque nous inspirait et nous sentions bien qu'il portait de l'histoire en lui. Nous admirions Jean Marchand, le syndicaliste, pour son engagement, son éloquence.
Oui, c'était le printemps au Québec. Nous savions que nous étions en train de recueillir un merveilleux héritage et ne doutions pas de notre capacité de l'enrichir encore au bénéfice de nos enfants. Qu'on ne se surprenne pas si tant de membres de notre groupe sont ensuite entrés en politique. La politique, elle a irradié, ébloui toute cette génération. Elle était promesse et moyen de changement, de dépassement et de progrès pour les générations futures.
Quarante plus tard, on ne peut éviter la question: comment juger de la gestion que cette génération a faite du domaine public?
À éviter, ici, les jugements à l'emporte-pièce. Autrement, le balancier risque fort de s'emballer encore. Mais il faut quand même, au départ, citer quelques chiffres qui balisent le bilan de toute une séquence de décisions gouvernementales.
Le plus lourd de conséquences est celui de notre endettement: 110 milliards de dollars, rien que pour le gouvernement, sans compter les emprunts des municipalités, hôpitaux, cégeps et autres. Les intérêts à payer chaque année sur la dette gouvernementale représentent plus de la moitié du budget annuel de l'éducation. Notre état compte parmi les plus endettés per capita du Canada et de toute l'Amérique du Nord. Il en est de même pour notre fardeau fiscal. Notre endettement, qui était partiquement inexistant en 1960, représentait, en 1995, 43,7 % de notre PIB. À cela s'ajoute quelque chose de particulièrement injuste et de peu responsable: le tiers de la dette du gouvernement a été contractée pour payer des dépenses d'opérations courantes. Autrement dit, en recevant leur héritage, nos enfants apprendront qu'ils devront rembourser une bonne partie du coût des bonifications et programmes de toutes sortes que nous nous sommes octroyés sur leur dos. Je n'ai jamais compris, personnellement, au nom de quel laxisme savamment rationalisé nos gouvernements ont pu enregistrer des déficits pendant 40 années consécutives, avant que le consensus des sommets économiques de 1996 enclenche la mobilisation qui a permis, deux ans plus tard, d'atteindre le déficit zéro. Je n'exempte pas le gouvernement de monsieur Trudeau, à Ottawa, qui est allé très loin dans cette voie.
Préparons-nous à la légitime indignation de nos enfants quand ils auront fait les comptes de la succession et craignons qu'ils ne l'acceptent sous bénéfice d'inventaire. En attendant, nous ferions bien de nous rendre compte des contraintes que la précarité structurelle de nos finances publiques fait peser sur la latitude d'action de nos gouvernements. Mettons-nous bien dans la tête que tous les premiers ministres du Québec, sans égard à leur allégeance de parti, sont condamnés à une gestion pénible et aléatoire de nos finances publiques. Il n'y a tout simplement plus de marge de manoeuvre. (...)
QUI ÉLÈVE NOS ENFANTS?
Une autre question, plus inquiétante encore: ces enfants, trop peu nombreux, que nous avons mis au monde, quelles valeurs leur transmettons-nous, comment les élevons-nous?
En fait, ce n'est plus vraiment nous qui les élevons. J'ai parfois l'impression que c'est quelqu'un d'autre. Et, le bout du bout, impossible de savoir de qui il s'agit. J'exagère, mais à dessein. Tous les parents d'aujourd'hui comprendront ce que je veux montrer du doigt. Depuis toujours, on a élevé les enfants dans une cellule qui s'appelait la famille. C'est de moins en moins le cas. Les jeunes risquent de ne plus trouver leurs repères dans cette niche, tellement elle est devenue poreuse.
Je pense aux comportements de violence que proposent couramment aux audiences de jeunes le cinéma, les jeux vidéo et même le sport. (...) J'ai été élevé dans un milieu modeste et sans prétention. Aussi, ne crois-je pas compter le snobisme parmi mes nombreux défauts. Je prends cette précaution avant de dire combien m'horripilent certaines démonstrations de vulgarité et d'incivilité, de langage et de comportement auxquelles sont exposés les jeunes auditoires. Je pense, entre autres, à certains humoristes qui affligent nos ondes. À côté d'artistes et de créateurs authentiques, d'étranges modèles entrent par le disque et la télévision dans nos maisons, chantres de la drogue et de la décadence.
On dit beaucoup de mal de la télévision. Elle n'est pas pour moi la plus à craindre, puisqu'on peut l'encadrer, faire un tri, à la rigueur, éteindre le poste. Ce qui n'est pas le cas du plus redoutable des envahisseurs, l'Internet. Vous ne pouvez pas le débrancher parce qu'il est indissociable de l'ordinateur et du traitement de textes et, à plusieurs égards, indispensable pour les recherches, les devoirs et mille informations sur la vie de tous les jours. Mais c'est aussi un inépuisable dispensateur de pornographie, le propagateur de théories parfois pernicieuses et de messages de toutes sortes et, surtout, le stimulant forum du "chatting" (clavardage). Ce dernier, en plus de favoriser, pour ne pas dire délibérément rechercher la dégradation systématique de la langue (de toutes les langues), a ceci d'insidieux qu'il permet d'établir des rapports à la fois anonymes ou aux identifications usurpées. C'est dire que n'importe qui, n'importe quand, à partir de n'importe où, a accès à la vie quotidienne de votre enfant, peut dialoguer avec lui, lui transmettre ses propres valeurs.
Et tout cela, au moment où l'on déplore une crise d'identité, de la culture et des valeurs chez la jeune génération! Je réfère ici à la plus brise coeur des statistiques, celle de la mortalité par suicide chez les 15-24 ans: en 1999, elle était au Québec de 40 pour 100 000 personnes, le taux le plus élevé après la Lituanie (54) et la Russie (53). Écartelés entre un chassé-croisé d'influences et de messages, beaucoup de jeunes se cherchent. N'oublions pas non plus le stress que leur font vivre la performance dans les études, les orientations de carrière dont ils doivent prématurément décider, les notes qui détermineront leur admission dans les écoles ou facultés souhaitées. Ces tensions se conjuguent souvent avec les attentes de parents trop conscients des exigences du marché du travail extrêmement sélectif qui les attend.
Évolution technologique
Prenons aussi en compte le décalage qu'une évolution technologique effrénée a creusé entre la génération des enfants d'aujourd'hui et leurs parents. L'Internet, les jeux vidéo, le Nintendo, le XBox, le Gameboy, le courriel, le clavardage, la pornographie accessible par clic et déclic ne faisaient pas fait partie de notre univers.
Il est certain que rien ne nous a préparés à ce genre de responsabilité parentale. Bien sûr, c'est encore plus vrai pour un père que deux générations séparent de ses fils. Je reprochais à l'un deux, l'autre jour, de regarder la télé en dehors des heures convenues, en ajoutant imprudemment qu'à son âge, je m'adonnais à la lecture au lieu de m'asseoir devant l'appareil de télévision. Il prit plaisir à me faire remarquer que, quand j'avais son âge, la télévision n'était pas arrivée à Jonquière. Le beau côté, c'est que les jeunes ont accès à beaucoup plus d'informations, qu'ils sont exposés à beaucoup plus de stimuli et que l'éventail et le nombre de livres à leur portée ne se comparent aucunement à ce qui nous était disponible.
Les gouvernements ne sont guère mieux placés pour intervenir. À toutes fins pratiques, les nouveaux moyens d'échange ne connaissent pas de frontière et échappent aux contrôles nationaux. Et puis, l'échéancier électoral se prête guère aux décisions impopulaires visant à remédier à des problèmes qui ne se manifesteront vraiment que dans 10, 20 ans.
On ne peut pas le nier, toutes les conditions externes sont réunies pour diluer le rôle éducatif des parents, au profit de rivaux furtifs et omniprésents.
MAIS RESTONS OPTIMISTES!
J'ai dit, tout à l'heure, à la lecture de l'inquiétant constat dressé par le sondage La Presse-Radio Canada, que je ne me laisserais pas décourager. Mais personne ne peut ignorer le cri d'alarme qui nous est lancé. Ce n'est pas parce que les effets appréhendés ne se feront sentir qu'à long terme qu'on est justifié de ne rien faire, de se rabattre sur un style de vie à préserver et d'adopter l'attitude fataliste décrite par CROP. Il faut résister à la tentation de la fuite en avant. De même, on doit proscrire la fuite en arrière que constitueraient la recherche et la désignation de coupables. Le jugement de l'histoire passera sur les générations antérieures, mais, d'ici là, il s'impose de reconnaître ce qu'elles ont fait de bien.
Nous leur devons la force et le dynamisme d'une économie compétitrice, ouverte sur les marchés extérieurs; un système d'éducation moderne et sophistiqué qui forme, en sciences, en médecine, en génie et en administration des affaires, des compétences de calibre international. Les Québécois francophones sont montés avec détermination aux créneaux de l'entrepreneurship. Nous prenons une place grandissante dans les technologies de pointe. Un grand nombre ont même monté d'immenses entreprises. Les jeunes portent leur regard vers de larges horizons. Dans les arts, la technologie, la science, l'économie, l'athlétisme olympique, ils ne craignent pas de s'affirmer et même de s'illustrer sur la scène mondiale. Plusieurs d'entre eux- chercheurs, inventeurs et entrepreneurs- n'attendent plus que l'accès à du capital de risque, malheureusement insuffisant à l'heure actuelle, pour suivre la trace des Bombardier, Langlois, Biochem et autres. Le Québec est devenu un intense foyer de culture, qu'il s'agisse de littérature, théâtre, cinéma, danse ou chanson.
Hydro-Québec, la Caisse de dépôt, des secteurs privé et coopératif performants, des fonds de pension en général bien capitalisés, des syndicats organisés et vigilants, une presse informée et attentive: nous sommes pourvus de moyens puissants.
Et surtout, quoi qu'en dise le sondage CROP, je crois à la survivance de la solidarité québécoise. Les Québécois veulent vivre non pas seulement comme individus, mais comme collectivité, comme nation. Pensons aux 8000 enfants étrangers qu'ils ont adoptés au cours des dix dernières années. Dès lors que nos concitoyens et concitoyennes auront pris lucidement conscience du péril, ils voudront et sauront réagir. Ils voudront créer les conditions qui mettront les jeunes couples en situation de pouvoir faire le choix de fonder une famille. Déjà, ils ont accepté la décision gouvernementale de 1998 à l'effet de porter à 9,9 % de la masse cotisable leur contribution au Régime des rentes, une augmentation qui garantit pour 50 ans la viabilité du régime, malgré les fluctuations démographiques prévues. Ce sont des gestes de ce genre qui rétabliront l'équité intergénérationnelle.
Les tendances, pour significatives qu'elles soient, ne sont pas des faits avérés. Le dernier mot appartient à l'humain. Il n'y a rien de plus têtu ni de plus rebelle que le goût de vivre.
J'en viens à l'oeuvre principale de la Révolution tranquille: l'État du Québec. Je le vois comme un indispensable atout de réussite dans le redressement de la situation. Lieu de la convergence et de l'expression de nos volontés démocratiques, lui seul est capable de nous rallier autour des mesures qu'il faudra prendre en matière de politiques familiales, de conciliation travail-famille, d'éducation, de retraite, de fiscalité et d'immigration pour assurer la continuité québécoise. Au coeur de ce mouvement de partage et d'amour, on peut compter sur les hommes et les femmes du Québec. J'ai foi en leur volonté de ne pas rompre la chaîne d'efforts et de sacrifices qui leur ont donné la douceur de vivre dans une des sociétés les plus conviviales et les mieux nanties du monde.
Et, j'en suis sûr, les enfants du Québec préparent d'autres printemps.