La droite a-t-elle un avenir dans un Québec étiqueté social-démocrate mais qui craque de partout? Les conservateurs, qui tiennent leur congrès ces jours-ci à Montréal, en rêvent... portrait d'une droite à la sauce québécoise.
par Isabelle Grégoire
L'Actualité, 10 mars 2005
Paul Beaudry, 21 ans, est pour la liberté du port d'armes, le dégel des droits de scolarité et la privatisation du système de santé. Depuis qu'il a huit ans, il rêve de devenir premier ministre du Canada. Membre de l'Action démocratique du Québec (ADQ) et du Parti conservateur du Canada (PC), ce petit brun au visage gamin s'affirme volontiers de droite. Étudiant en droit à l'Université de Montréal, il a parfois l'impression d'être seul dans sa bande. "Si je n'avais pas d'amis de gauche, je n'aurais pas d'amis!"
Au Québec, les partisans de la droite s'estiment souvent, comme Paul Beaudry, noyés dans un océan de gauche. "Le discours gauchiste domine à l'université et au cégep, dit-il. Les associations étudiantes diabolisent la mondialisation, le libre marché, et glorifient l'intervention étatique au détriment des libertés individuelles." Selon lui, les jeunes de droite ne s'intéressent pas à l'action politique et laissent donc le champ libre à ceux de gauche. "Endoctrinés par leurs professeurs de gauche, ces activistes sont nos futurs leaders. Ils contribueront à embourber le Québec dans un étatisme incontrôlable."
Y a-t-il une droite au Québec? Et si oui, englobe-t-elle les seules politiques économiques ou aussi les questions morales? C'est ce que nous avons voulu savoir à la veille du congrès du Parti conservateur du Canada, qui se tiendra à Montréal du 17 au 19 mars prochain.
Né de la fusion, en 2003, des partis de droite du pays (l'Alliance canadienne, auparavant appelée Parti réformiste, et le Parti progressiste-conservateur), le PC n'a fait élire aucun député au Québec lors des élections fédérales de juin 2004 et n'y a recueilli que 8,8% des voix. Devenu chef de l'opposition, Stephen Harper a compris que, sans le Québec, il ne pourrait gagner la prochaine bataille électorale. Depuis, il ne ménage pas sa peine pour s'en rapprocher et faire du PC un parti "national". Congrès à Montréal et fréquentes visites, prise de position dans des dossiers québécois (contre la fermeture de CHOI FM, à Québec, pour la rétrocession aux agriculteurs des terres de Mirabel), nomination à son cabinet fantôme de Josée Verner, candidate ayant obtenu le meilleur score conservateur au Québec malgré sa défaite... Le parti fait clairement des efforts pour rétablir des bases conservatrices au Québec.
C'est que, délesté de son épithète "progressiste", le PC a perdu de nombreux membres québécois (dont son unique député au Québec, André Bachand, qui a quitté la vie politique en janvier 2004). Des Québécois qui ne se reconnaissent pas dans le côté redneck des anciens réformistes.
Josée Verner, 45 ans et trois enfants, reconnaît que les positions "morales" de certains conservateurs - opposés à l'avortement et au mariage gai - ne sont guère appréciées au Québec. L'aile québécoise du parti compte d'ailleurs prendre sa place au congrès de Montréal. "Nous allons exprimer des préoccupations québécoises, promet Josée Verner. Entre autres sur le maintien du bilinguisme, le déséquilibre fiscal et la limitation du pouvoir fédéral. Mais pas question de rouvrir le débat sur l'avortement."
Les résultats d'un récent sondage CROP-L'actualité n'ont cependant rien pour encourager les conservateurs (voir l'encadré, p. 27). Les trois quarts des Québécois interrogés boudent les idées du PC.
Au Québec plus qu'ailleurs au Canada, la droite (comme la gauche) n'est cependant pas l'apanage d'une seule formation politique. Elle s'incarne dans plusieurs mouvements, partis officiels ou obscurs groupuscules. Dans Le virage à droite des élites politiques québécoises (Écosociété, 2003), le sociologue Jacques B. Gélinas prétend même que l'ensemble des politiciens, tous partis confondus, a basculé à droite, "dans la voie du néolibéralisme", et ce, depuis que le Parti québécois a opté pour le "libre-échange à l'américaine", dans les années 1980.
Certaines questions traditionnellement associées à la droite en Europe, aux États-Unis et dans le reste du Canada - entre autres la sécurité et l'immigration - sont néanmoins quasi absentes du discours politique au Québec. À droite comme à gauche, on privilégie la réinsertion des criminels, notamment des jeunes contrevenants, plutôt que la coercition. Et on estime l'immigration nécessaire pour contrecarrer les effets du vieillissement de la population et du faible taux de natalité.
Ces deux thèmes préoccupent pourtant les Québécois. Selon le sondage CROP-L'actualité, 83% sont favorables à des peines plus lourdes pour les criminels; 75% souhaitent un contrôle plus rigoureux de l'immigration. Est-ce lié aux récents débats sur les libérations conditionnelles, jugées trop laxistes? À la pression exercée par les États-Uniens depuis le 11 septembre 2001, qui estiment que les frontières canadiennes sont des passoires? Au vieux mythe de l'immigrant "voleur de job" ou prestataire de l'aide sociale? "C'est peut-être aussi le reflet d'un profond écart entre le discours officiel et ce que pensent les gens dans les chaumières, avance Jean-Herman Guay, professeur de sciences politiques à l'Université de Sherbrooke. Les conservateurs devraient tabler là-dessus!"
Droite, gauche, ces notions ne font pas encore partie du discours politique de tous les jours. "Jusqu'à récemment, la seule vraie démarcation politique au Québec était celle entre souverainistes et fédéralistes, observe Jean-Herman Guay. Le débat sur le rôle de l'État a été aspiré par la problématique Québec-Ottawa, au nom de la défense de la minorité francophone d'Amérique du Nord."
Les Québécois apprennent à manier ces concepts nouveaux. Parfois, la terminologie est galvaudée. Le chef du Parti québécois, Bernard Landry, n'a-t-il pas parlé, par exemple, des positions "néolibérales d'extrême droite" de Mario Dumont, dans la foulée de la fermeture de l'usine Gaspésia, en 2004?
L'arrivée de l'ADQ, en 1994, a changé la donne. "L'ADQ n'a pas caché ses options clairement à droite sur les plans fiscal et économique, dit Jean-Herman Guay. L'intérêt que ce parti a suscité, sa montée dans les sondages ont montré que la dynamique droite-gauche pouvait exister ici comme ailleurs dans le monde."
Les notions de droite et de gauche remontent à la Révolution française, à l'aménagement de la première Assemblée nationale en hémicycle, en 1789. "Par pur hasard, les députés les plus favorables aux idées révolutionnaires se sont installés sur les banquettes situées à la gauche du président de l'Assemblée. Et leurs opposants à sa droite", rappellent Philippe Boudreau et Claude Perron, profs de sciences politiques au collégial, dans leur livre La gauche et la droite (Chenelière-McGraw Hill, 2003). Dès lors, les députés de la "gauche" ont été associés aux progressistes et aux idées de changement, de progrès, de démocratie, de "liberté, égalité, fraternité", expliquent-ils. Tandis que ceux de la "droite" représentaient les réactionnaires, la conservation des acquis et du passé, le respect des traditions, de la loi, de l'ordre.
Dans le Québec d'aujourd'hui, aucun groupe politique organisé n'est réactionnaire, observe Éric Bédard, 35 ans, professeur à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), spécialiste de l'histoire des idées politiques. "Être réactionnaire au Québec, cela signifierait vouloir revenir à un âge d'or perdu avec la Révolution tranquille, dit-il. Or, tout le spectre politique québécois, de Françoise David à Mario Dumont, se réclame du progrès. Car ici, le passé ne passe pas."
Au fil des ans et des régimes politiques, les notions de gauche et de droite ont évolué. "De nos jours, au Québec, on considère généralement comme de droite ceux qui défendent le libre marché et qui croient que les libertés individuelles sont le meilleur garant du progrès économique et social, de la prospérité, poursuit l'historien. Alors que la gauche estime qu'aucune justice sociale n'est possible sans un État fort chargé de redistribuer la richesse."
Les concepts de droite et de gauche sont dépassés, et même simplistes, croit l'économiste Diane Bellemare, vice-présidente à la recherche au Conseil du patronat du Québec (CPQ), qui fut candidate de l'ADQ aux dernières élections. "Ils n'expliquent pas toute la complexité du paysage politique actuel, tant au Québec et au Canada qu'ailleurs dans le monde", dit cette mince et vive quinquagénaire, rencontrée dans les luxueux bureaux du CPQ, à Montréal. "En Europe de l'Est, par exemple, à l'époque communiste, les gens dits de droite étaient porteurs d'espoir et de changement, alors que ceux dits de gauche favorisaient le pouvoir établi. Et au Québec, actuellement, c'est la gauche qui empêche le changement! Notamment en refusant de nouveaux modes d'organisation du travail, qui sont systématiquement perçus comme des atteintes aux droits acquis."
Un site Internet britannique (www. politicalcompass.org) entend montrer les limites des traditionnelles notions droite-gauche. Ses auteurs, un journaliste politique et un professeur d'histoire sociale, proposent une nouvelle grille d'analyse suivant deux échelles: l'une "économique", l'autre "sociale". L'échelle économique s'étire de gauche à droite (d'un côté les partisans du contrôle étatique, de l'autre ceux du libre marché) et l'échelle sociale de haut en bas (en haut l'autoritarisme, en bas le libertarianisme, doctrine prônant une réduction draconienne du rôle de l'État). Un test composé de 60 questions permet de se situer politiquement et de se comparer à Hitler, Gandhi, Thatcher, Staline, Bush et même... Paul Martin!
Tous les types de droite ne sont pas représentés au Québec, au dire de Jean-Marc Piotte, professeur (aujourd'hui à la retraite) de philosophie politique et éthique à l'UQAM, qui a dirigé l'ouvrage ADQ: à droite toute! Le programme de l'ADQ expliqué (Hurtubise HMH, 2003). "Seul le courant néolibéral, qui préconise la réduction de l'État au profit de l'entreprise privée, s'est réellement taillé une place", dit le sexagénaire, rencontré chez lui, à Montréal. "On ne trouve pas ici une extrême droite raciste, organisée et forte, comme c'est le cas en France avec Jean-Marie Le Pen. Ici, la droite morale et religieuse est également quasi inexistante."
C'est justement là où le bât blesse pour le parti de Stephen Harper, croit Jean-Herman Guay, de l'Université de Sherbrooke. "Certains Québécois seraient d'accord avec lui pour réduire le rôle de l'État, dit-il. La plupart sont cependant allergiques au conservatisme social. Son opposition au mariage gai et ses hésitations sur l'avortement en font fuir plus d'un, comme ses prises de position sur l'accord de Kyoto ou le bouclier antimissile."
Si l'Action démocratique du Québec entretient des liens avec le PC - avec lequel elle partage bien des militants de même que des idées sur la politique économique et le renforcement du pouvoir des provinces -, elle en rejette les valeurs morales. "Notre proximité avec les conservateurs est inversement proportionnelle à la quantité d'éléments moraux dans leur discours", dit Mario Dumont, chef de l'ADQ, joint par téléphone à son bureau de Québec. "Les valeurs morales ne figurent pas à notre programme. Il n'y a aucun marché pour ça en politique au Québec."
Luc Gagnon n'en croit rien. Membre de l'ADQ et du PC, ce catholique pratiquant est le président de Campagne Québec-Vie (contre l'avortement) et un militant de la coalition SOS Mariage (contre les unions homosexuelles). Feutre et paletot noirs, écharpe de soie assortie, lunettes rondes en écaille, Gagnon, 35 ans, semble tout droit sorti du Québec des années 1940. Une période qui, pour lui, n'a rien de la "Grande Noirceur". "L'histoire du Québec n'a pas commencé avec les années 1960!"
Se définissant comme Canadien français et non comme Québécois, Gagnon a fait le voeu de "déconstruire le mythe de la Révolution tranquille". En 2003, il a créé Égards (www.egards.qc.ca), "revue de la résistance conservatrice", publiée quatre fois l'an, qui prône un conservatisme tant économique que social. Parmi les collaborateurs réguliers: Gary Caldwell, candidat conservateur battu dans Compton-Stanstead au dernier scrutin fédéral. On a aussi pu y lire un sermon du cardinal Marc Ouellet, archevêque de Québec.
"Au cours des 40 dernières années, il n'y avait pas de droite intellectuelle, fondée et cohérente au Québec", dit Luc Gagnon, justifiant ainsi la création d'Égards. "La droite n'était présente que par les coups de gueule populistes de certains animateurs de radio. Leur discours désorganisé sert de déversoir aux positions du peuple, mais ne mène pas bien loin. Il montre toutefois qu'il y a du potentiel: les gens en ont assez du monolithisme gauchiste de la société québécoise."
Toute voix discordante est "étouffée par un certain appareil médiatico-étatique", dit-il. Le meilleur exemple, selon lui: l'émission Tout le monde en parle, à Radio-Canada. "Un instrument de rectitude politique sans pareil. Guy A. Lepage se croit original, alors qu'il assume totalement l'idéologie des boomers et des gauchistes du Plateau-Mont-Royal."
S'ils s'insurgent eux aussi contre l'"omniprésence de la gauche", Joanne Marcotte et Denis Julien, quadragénaires militant à l'ADQ dans la région de Québec, n'ont aucune attirance pour les valeurs morales de l'avant-Révolution tranquille. Ce qu'ils dénoncent, c'est la "faillite du modèle économique et social québécois" et "l'impossibilité d'en faire la critique sans subir des procès d'intention - comme si nous étions forcément des personnes anti-solidaires, égoïstes, visant plus d'écarts entre les riches et les pauvres". D'où leur idée de réaliser un film pamphlétaire sur le sujet, L'illusion tranquille, qu'ils annoncent comme aussi percutant que L'erreur boréale, de Richard Desjardins et Robert Monderie, et qui devrait être diffusé à la télévision cet automne. "Nous voulons montrer l'autre côté des choses", dit Joanne Marcotte, qui, dans la vie de tous les jours, est l'adjointe de son mari, Denis Julien, conseiller en sécurité financière. "Nous sommes en déni collectif au Québec: on se berce d'illusions sur l'état de notre économie."
L'historien Éric Bédard, de l'UQAR, fait partie d'un groupe de jeunes intellectuels se réclamant d'une nouvelle sensibilité en histoire du Québec. "Notre génération devrait pouvoir faire l'inventaire du modèle québécois, dit-il. Mais l'amalgame "Québec = Révolution tranquille = modernité" est encore très fort. Quand Jean Charest a proposé d'en finir avec la Révolution tranquille, en 1998, il s'est fait accuser par Lucien Bouchard de ne pas aimer le Québec..." Quant au ministre péquiste Joseph Facal, c'est en vain qu'il a suggéré à son parti une révision du "sacro-saint modèle québécois", en 2002.
Est-ce parce que la plupart des partisans de la droite n'osent pas se faire entendre? Ses rares porte-parole font souvent beaucoup de bruit. Comme Réjean Breton, le très coloré professeur de droit du travail à l'Université Laval, qui a pris fait et cause pour la station CHOI FM et qui est régulièrement invité à des tribunes téléphoniques. "À l'université, je suis le seul prof de droite qui ose s'affirmer, dit-il. Je dois donc gueuler beaucoup plus fort que les autres! Mais je fais peur: au Québec, dès que quelqu'un s'affirme de droite, on le catalogue comme partisan d'extrême droite, raciste et fasciste."
Une opinion que partage Michel Kelly-Gagnon, 33 ans, président de l'Institut économique de Montréal (IEDM), l'unique think tank de droite au Québec. "Dans le passé, au Québec, pour discréditer quelqu'un, on le traitait de protestant; aujourd'hui, on dit qu'il a des idées de droite. Une fois que c'est dit, notre chien est mort: on est étiqueté comme écoeurant."
La faute de notre passé religieux, croit Réjean Breton, coauteur du National-syndicalisme (Varia, 2001). "On s'est toujours fait dire quoi penser, affirme-t-il. Dans les années 1950, les curés contrôlaient tout. Depuis, on les a remplacés par les syndicaleux et la gau-gauche, qui représentent le bien et qu'on ne peut pas dénoncer. Personne ne remet en cause leur monopole, alors qu'on est les plus taxés, les plus endettés et les plus syndiqués en Amérique du Nord, alors que l'État n'arrive à s'occuper ni de l'éducation, ni de la santé, ni des pauvres."
Beaucoup de Québécois ont beau se croire tolérants et rejeter les valeurs morales défendues par le Parti conservateur du Canada, ils sont encore très moralisateurs, selon Diane Bellemare, du CPQ. "La gauche s'est arrogé le monopole de la vertu et considère le profit et l'argent comme sales, dit-elle. Elle crie au loup dès qu'on parle de sous-traitance ou de partenariats public-privé et a diabolisé l'ADQ - qui veut redonner à l'individu les moyens de devenir autonome."
Pendant ce temps, chacun défend ses intérêts personnels et veut en faire payer le prix à tous au nom d'un supposé bien commun, poursuit-elle. "Or, avec le vieillissement de la population, la baisse du taux de natalité et notre difficulté à retenir nos immigrants, le coût du statu quo prôné par la gauche sera immense."
Si la droite québécoise s'estime réduite au silence, la gauche déplore au contraire son ascension. "Non pas de la droite morale conservatrice et religieuse, mais bien de la droite économique. Celle qui prône une conception de l'État et de la vie en société inspirée des gouvernements néolibéraux de Tony Blair et de George W. Bush, et se retrouve dans le programme de l'ADQ et dans la gouvernance de Jean Charest", précise Françoise David, fondatrice du mouvement féministe, écologiste et de gauche Option citoyenne.
Les Québécois sont plus ambivalents et hésitants que jamais, ajoute Françoise David. "Ils ont le désir secret d'en finir avec les problèmes, quitte à céder à la tentation du privé pour les régler, notamment en santé." Une opinion que confirme le sondage CROP-L'actualité, qui montre que 6 Québécois sur 10 sont d'accord pour qu'on donne plus de place au privé dans le système de santé. "C'est pourtant faux de croire que la privatisation pourrait améliorer les choses, car le vrai problème est qu'on n'a pas assez de médecins, précise-t-elle. La santé est un bien essentiel, et il n'y a pas de raison pour que les riches passent avant les autres."
L'auteure du best-seller Bien commun recherché (Écosociété, 2004) croit cependant que la gauche doit aujourd'hui démontrer qu'elle n'est pas réactionnaire et qu'elle vise le changement. "Contrairement à ce qu'elle prétend, la droite n'incarne pas le progrès, dit-elle. Mais plutôt le retour en arrière, au capitalisme sauvage du 19e siècle et à une vision individualiste de la société."
Ces accusations n'émeuvent guère Mario Dumont, le chef de l'ADQ. "Un débat de société sain et honnête s'impose, dit-il. Le modèle social-démocrate québécois fait la preuve de son échec chaque jour un peu plus. Dans les années 1960 et 1970, on inventait, l'État était un accélérateur pour les jeunes entrepreneurs. Aujourd'hui, il est un frein à l'innovation." Dumont soutient toutefois qu'il ne faut pas tout détruire. "Les Québécois ne veulent pas d'un virage à droite à l'américaine, qui laisserait tomber les pauvres. Pour eux, les notions d'entraide, de solidarité restent importantes."
Les libertariens n'embrassent pas ce point de vue. Adeptes du libre marché et des libertés individuelles dans leurs formes les plus extrêmes, ils sont à distinguer des libertaires - anarchistes de gauche. Les libertariens incarnent le ras-le-bol de l'État-providence, tout-puissant et paternaliste. "Un sentiment que partagent de plus en plus de gens", dit Martin Masse, 40 ans, cheveux courts et barbichette, libertarien convaincu, responsable des publications à l'IEDM. "Ce qui va à l'encontre du cliché selon lequel tous les Québécois acceptent un État interventionniste, contrairement aux autres Nord-Américains."
Pour diffuser les idées de responsabilité individuelle oubliées, d'après lui, depuis la Révolution tranquille, Martin Masse a créé, en 1998, le webzine Le Québécois Libre (www.quebecoislibre.org), qu'il dirige avec son conjoint, Gilles Guénette. Parmi ses collaborateurs réguliers, il compte notamment le jeune Paul Beaudry et l'économiste Jean-Luc Migué, membre de l'Institut économique de Montréal.
Ancien organisateur (et candidat) de l'ex-Parti réformiste du Canada, Martin Masse est un farouche partisan d'une vaste privatisation des fonctions de l'État - en éducation et en santé, notamment. "En nationalisant le système de santé, l'État a nationalisé nos corps! dit-il. Il nous contrôle de plus en plus, nous dit quoi manger, de faire de l'exercice, de ne pas fumer, comment parler à nos enfants... Tout cela coûte très cher, et alors qu'on parle de démantèlement de l'État, celui-ci est au contraire devenu obèse."
N'empêche que l'État semble être là pour de bon. "Dès qu'il s'agit de faire des compressions dans des programmes précis, un vaste bloc se dresse, formé de la coalition de plusieurs forces: syndicats, nationalistes, groupes communautaires, milieu culturel et enseignants", dit le politologue Jean-Herman Guay.
La "réingénierie" de l'État entreprise par le gouvernement Charest a, selon lui, été rapidement limitée par l'épreuve de la réalité. "Malgré l'avènement d'une bourgeoisie et d'un entrepreneuriat francophones depuis les années 1960, les Québécois se sentent une minorité, poursuit le politologue. Ils ont encore le sentiment qu'ils ont besoin d'être protégés par l'État, même si celui-ci leur apparaît moins magique qu'avant."
Le gouvernement Charest a raté "une occasion historique en n'entreprenant pas les réformes nécessaires", croit pourtant Michel Kelly-Gagnon. "Alors qu'une réelle volonté de changement s'était manifestée au moment des élections, il s'est laissé impressionner par les syndicats et les groupes de pression, qui prétendent parler au nom du peuple." Selon lui, le réveil sera brutal. "La dette et les intérêts de la dette sont énormes, et bientôt on n'aura plus aucune marge de manoeuvre. Au lieu d'entreprendre des réformes ordonnées et logiques suggérées par l'IEDM, il faudra réformer en catastrophe. Et faire souffrir beaucoup de gens."
Luc Gagnon, lui, a confiance. Il est convaincu que le conservatisme gagnera. Au moment de notre rencontre, fin janvier, il se préparait pour le congrès du PC, travaillant à recruter le maximum de délégués québécois partageant ses opinions contre l'avortement et pour le maintien de la définition traditionnelle du mariage. "Les choses changent rapidement et je suis sûr que nos efforts porteront fruit, croit-il. Aux États-Unis, dans les années 1970, on n'avait pas vu revenir les conservateurs et la droite chrétienne. Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas d'avenir pour ça au Québec."
"I WANT TO POGNE..."
Ce sont des rangs de l'ADQ que sort la nouvelle vague de conservateurs québécois.
Le parti de Stephen Harper saura-t-il les attirer dans ses filets?
Au Québec, le Parti conservateur du Canada est comme ces fleurs saisonnières qu'on plante au printemps et qui meurent à l'automne. Comme le bégonia ou l'impatiente, le Parti conservateur n'est pas indigène dans la société distincte - et ne survit jamais à une saison dans l'opposition.
Les plus vieux, les férus d'histoire expliquent le phénomène à grands coups de Louis Riel, de bataille de la conscription, de "What does Quebec want?" et de God Save the Queen - le Parti conservateur, disent-ils, est une formation de protestants, de royalistes et de "mange-Canayens". Mais à l'âge d'Internet, tout cela est de l'histoire ancienne.
Il y a sûrement au Québec des gens d'attitude conservatrice. Des gens qui trouvent qu'il y a trop d'impôts, trop de gouvernement, pas assez de libertés individuelles, ou qui pensent que tout fout le camp depuis le système métrique, depuis qu'on a sorti Dieu des écoles et permis l'avortement, et qui sont d'avis que le mariage homosexuel mènera à la polygamie et à la déchéance morale. Mais au Québec, ces gens-là n'ont pas de parti à leur image et à leur ressemblance.
Ces jours-ci, le chef conservateur Stephen Harper, qui parle un français correct, multiplie les tournées au Québec, répète son message de "fédéralisme d'ouverture" - et prépare le congrès national de son parti, qui se tiendra à Montréal à la mi-mars. Histoire, dit-on, de jeter des ponts et, surtout, de créer une image: celle d'un parti national, qui a des assises partout au pays.
"Mais jusqu'à présent, il n'y a pas grand-chose qui lève", dit Jean-Claude Rivest, qui fut nommé sénateur par Brian Mulroney, en 1993, mais a démissionné de l'aile conservatrice, en 2004, pour siéger comme indépendant. "Harper ne fait pas un mauvais travail, dit-il. Avant lui, Joe Clark, Robert Stanfield avaient, eux aussi, des discours modérés et parfaitement acceptables au Québec, mais ça n'a pas levé avec eux non plus."
À la fin des années 1970, Joe Clark, chef de l'opposition, était si préoccupé de faire une percée au Québec avec son Parti progressiste-conservateur qu'il avait annulé des entrevues promises de longue date au Time et au New York Times pour accepter une demande d'entretien de la part de L'actualité. Clark m'avait reçu chez lui, à Stornoway, demeure officielle du chef de l'opposition, et m'avait même gardé à souper, avec sa jeune épouse, Maureen McTeer. Lui aussi avait décidé, à l'époque, de tenir le congrès national de son parti au Québec, histoire de jeter des ponts, de créer des assises nationales. "Bien des gens de l'Ouest ont peur de visiter le Québec, peur d'être mal reçus", avait-il confié. Tout empressé et raisonnable qu'il était, Joe Clark a vu ses efforts pour séduire les Québécois se solder par un échec. Il a ravi le pouvoir aux libéraux de Pierre Trudeau, en 1979, mais sa piètre performance au Québec (67 libéraux, 2 conservateurs) lui valut un gouvernement minoritaire, qui tomba l'année suivante.
Sans base, sans assises, sans organisation et sans tradition au Québec, les conservateurs n'ont, dans le passé, eu d'autre choix que de louer de l'équipement au moment opportun: chaque fois qu'ils ont conquis le Québec, le mot d'ordre de "voter bleu" est venu du premier ministre provincial. Maurice Duplessis a livré le Québec à John Diefenbaker, en 1958 (50 bleus, 25 rouges). Duplessis parti, à l'élection suivante, en 1962, les conservateurs ne gagnèrent que 14 sièges, le Crédit social en prit 26 et les libéraux, 35.
Brian Mulroney était un politicien habile, et un Québécois, mais c'est René Lévesque qui favorisa son élection, en 1984, en parlant de prendre "le beau risque" du fédéralisme renouvelé - stratégie que suivit le libéral Robert Bourassa en 1988. Ensuite, en 1993, Jean Charest, alors vice-premier ministre du Canada, fut le seul conservateur à garder son siège au Québec...
Pas que le Québec soit une forteresse libérale imprenable, au contraire: la dernière fois que les libéraux fédéraux ont remporté la majorité des 75 sièges du Québec remonte à 1980. Le vote de protestation est toujours allé à un tiers parti local, d'abord le Crédit social, puis le Bloc québécois. Sur la scène provinciale, ce vote de protestation - conservateur, souverainiste mou ou fédéraliste fatigué -, c'est Mario Dumont et l'Action démocratique du Québec qui l'attirent en ce moment. Et ce sont des rangs de l'ADQ que sort la nouvelle vague de conservateurs québécois - comme Josée Verner, seule membre québécoise du caucus de Stephen Harper. "Ce n'est pas la relance d'un vieux parti, c'est la création d'une toute nouvelle organisation", promet Josée Verner. Une formation qui réunira les "bleu marine" de la vieille école, de nouveaux conservateurs, dans le style de l'ADQ, "et qui vous surprendra, en attirant aussi des gens du Bloc québécois", assure-t-elle.
À un mois de leur congrès national, les conservateurs disaient avoir près de 10 000 membres en règle au Québec, un président dans chacune des circonscriptions, quatre organisateurs régionaux. Et ils comptaient être en mesure de dépêcher près de 800 délégués québécois au congrès de Montréal. Un noyau dur de conseillers du Québec est greffé au bureau du chef, à Ottawa - parmi eux, Richard Décarie, son chef de cabinet adjoint, Jean Fortier, autrefois du comité exécutif de la Ville de Montréal, Michel Lalonde, ancien adéquiste, Paul Therrien, qui écrivait des discours pour le premier ministre Mulroney, et le sénateur Pierre-Claude Nolin, spécialiste de l'organisation politique, connu pour promouvoir la légalisation de la consommation de cannabis. Mais les conservateurs n'ont pas un seul candidat déclaré et on ne sait pas encore quand se feront les investitures, processus déjà engagé ailleurs au pays.
"C'est long, il faut du temps pour bâtir un parti solide, et nous n'espérons pas de résultats instantanés ou spectaculaires", dit Josée Verner.
C'est dans la région de Québec, et de l'autre côté du fleuve, en Beauce et dans les Bois-Francs, que le Parti conservateur croit avoir les meilleures chances de faire ses premières percées au Québec. Aux dernières élections, Lotbinière-Chutes-de-la-Chaudière, Portneuf, Charlesbourg, Beauport et Lévis-Bellechasse ont appuyé les conservateurs au moins au double de la moyenne provinciale - qui ne fut que de 8,8% des voix. Dans Louis-Saint-Laurent (qui recouvre à peu près Vanier, la circonscription provinciale remportée par l'ADQ l'automne dernier), la candidate défaite, Josée Verner, a obtenu 31% des voix.
Privément, des organisateurs insistent pour modérer les enthousiasmes et diminuer les attentes. "Si nous pouvons seulement faire bonne figure au Québec, assez pour convaincre une tranche d'électeurs en Ontario que nous sommes un parti vraiment national, ce sera déjà très beau, dit une source dans le parti. Si en plus nous remportions une circonscription ou deux, ce serait le pactole."
Stephen Harper a beau multiplier les visites en sol québécois, il a encore du chemin à faire avant d'être assailli par des chasseurs d'autographes aux Galeries de la Capitale, à Québec. Selon le sondage CROP-L'actualité, seulement le tiers des électeurs québécois savent qui il est et ce qu'il fait dans la vie. Si des élections avaient lieu maintenant, moins de 10% des Québécois voteraient pour lui. "Oui, mais à l'automne, le chiffre n'était que de 5%, dit Josée Verner. C'est plus intéressant de gérer la croissance que la décroissance."